Cheikh Moubarak El Mili (1898-1945) l’historien, le journaliste, le pédagogue, le patriote

Cheikh Moubarak El Mili (1898-1945) l’historien, le journaliste, le pédagogue, le patriote

Par: Amar Belkhodja-

L’une des plus utiles et des plus nobles démarches de la jeunesse algérienne consiste à garder et à consolider les attaches avec son histoire nationale. Une histoire séculaire, riche des plus héroïques moments de lutte, riche de sa civilisation et de sa culture, riche aussi d’illustres hommes dont l’étoile scintilla durant l’époque de leur propre existence et qui devra briller toujours pour les générations, héritières de leur œuvre et de leur esprit de sacrifice.

L’Algérie dans la tourmente ou dans le bonheur a de tout temps enfanté de dignes fils qui méritent notre respect et notre hommage. L’hommage qu’il nous appartient d’exprimer à tous moments pour perpétuer leur mémoire, parce qu’ils auront contribué à l’enrichissement de notre patrimoine culturel et national. Les enfants de l’Algérie indépendante sont tenus de jeter un regard sur leur passé. Ils sauront alors que beaucoup de leurs aînés ont mené un implacable combat anticolonial.

Aujourd’hui, nous évoquerons une éminente personnalité qui a joué un rôle important dans la prise de conscience nationale, rôle que nous n’avons pas certainement évalué à sa juste valeur. Il s’agit de cheikh Moubarak El Mili (né en 1898), décédé le 9 février 1945, et qui, en cette première moitié du XXe siècle, a déployé une activité fébrile dans la Nahdha algérienne. Nous nous remémorons un homme qui fut l’un des principaux fondateurs de l’Association des oulémas algériens en 1931, mais aussi  un brillant conférencier dans la théologie et des lettres, de même qu’un ardent patriote doublé d’un historien.

L’un des premiers, sinon le premier à s’être penché sur l’histoire nationale au début de ce siècle, c’est-à-dire à une étape où le mouvement nationaliste avait besoin de l’ensemble des adjuvants pour contrecarrer les menaces de dépersonnalisation et les manœuvres pernicieuses menées par le colonisateur français et ses valets. Moubarak Ben Mohamed Brahimi, connu plus souvent sous le nom de Moubarak El Mili, est né en 1898 au douar Ouleds M’barek, d’une famille connue sous le nom de Hadj Rabah

Devenu orphelin, le jeune El-Mili est pris en charge par ses grands -parents puis confié à ses oncles, quand son grand-père Hadj Rabah Mourut. Il apprit d’abord le Coran et les premiers rudiments de la lecture et de l’écriture sous la conduite de son premier précepteur. Cheikh Ahmed Ben Si Lakhdar El-Yousri. Le maître influença l’élève par ses hautes qualités de bonté et de générosité et développa chez El-Mili le goût de la recherche et de la connaissance.

A 14 ans, El-Mili prend conscience qu’il lui reste beaucoup à apprendre et se mit sur le chemin du savoir contre le désir de ses oncles qui voulaient le garder auprès d’eux. Assoiffé de savoir, il emporte sa tablette et frappe aux portes d’El-Milia. L’itinéraire culturel le conduit  ensuite en 1916,  à Constantine où il va parfaire ses connaissances auprès d’un éminent maître, Abdelhamid Ben Badis qui professait dans la mosquée de Sidi Lakhdar. Une année s’écoule. Toujours animé par la volonté d’apprendre, le jeune El-Mili se rend en Tunisie où il s’inscrit pendant trois ans à l’université de Zitouna.

En 1924, nanti de solides connaissances intellectuelles, Moubarak El-Mili revient à Constantine où une carrière de grand pédagogue l’attend. En effet, jouissant d’une grande expérience et de vastes connaissances dans diverses disciplines, le vertueux El-Mili a, dès lors, décidé de consacrer son existence au service de son peuple, de sa religion, de sa langue et de sa patrie. Constantine profitera du savoir d’un enseignant qui introduira, dès 1925, de nouvelles méthodes pédagogiques en dirigeant deux classes. L’une à Sidi Boumaâza et l’autre à Sidi Fathallah. Outre Abdelhamid Ben Badis, El-Mili est le premier enseignant à innover et à inaugurer l’instruction moderne dans le système scolaire de la médersa algérienne naissante.

En 1925, Moubarak El-Mili quitte la ville de Sidi Rached pour s’installer pendant sept ans à Laghouat. Ici, les Laghouatis l’accueillirent avec beaucoup d’égard et de déférence. La belle oasis plaît à l’enfant d’ El-Milia qui profite des lieux mirifiques pour s’adonner à la méditation et à la réflexion. N’est-ce pas que le premier tome sur l’histoire d’Algérie naîtra sous les cieux de Laghouat ? Les DHINA, les Benabdesselam, les Benmoussa lui prêtèrent assistance et c’est grâce à leur collaboration qu’El-Mili institua Madrasset Echabab, première médersa moderne qui accueillera dès son ouverture, près d’une centaine de jeunes Laghouatis sous la conduite savante du cheikh Moubarak El-Mili, un maître qui assure des cours et des conférences avec clarté et concision.

De par ses qualités de pédagogue aguerri, El-Mili avait conçu et élaboré des manuels de grammaire, de conjugaison, de littérature, de théologie et autres disciplines scolaires. C’est également à Laghouat que cheikh El-Mili avec la collaboration de Bouali Benazzouz, initia  la fondation de l’association El-Kheiria, association qui rendra d’énormes services aux nécessiteux et orphelins et qui suscitera  l’esprit de solidarité à une époque où le dénuement frappait à presque toutes les portes de la population algérienne. Infatigable, El-Mili assurait des cours et des conférences de nuit dans la mosquée de la ville à raison de cinq fois par semaine. Ses prêches embrassaient divers domaines de la religion : le fikh, l’interprétation du Coran, la sunna.

Ces conférences données par un homme d’une vaste culture attiraient une population de tous âges, en raison des dons pédagogiques d’El-Mili mais aussi et surtout de sa foi profonde et de son patriotisme ardent. Plusieurs personnalités qui l’auront côtoyé ont affirmé que si El-Mili avait choisi de se fixer au Moyen-Orient, il aurait émergé parmi les grands hommes de la pensée islamique et de l’histoire de la civilisation arabo-islamique, tels que Chakib Arslan, Amir El-Bayane. « Il nous impressionnait par sa haute maturité, la finesse de ses appréciations, une logique infaillible.

La richesse et la clairvoyance de son esprit », disait de lui Ahmed Tewfik El-Madani. Pendant son séjour àLaghouat, El-Mili faisait de fréquentes visites à Djelfa, Bou Saada et Aflou pour animer des causeries et conférences par lesquelles il malmenait la paresse intellectuelle, l’obscurantisme, la superstition et l’ignorance. Les traces du passage d’El-Mili à Laghouat sont très apparentes. Cette ville, pendant le séjour d’El-Mili, aura en effet, connu l’âge d’or et une époque des plus belles et des plus fécondes de son histoire en matière de propagation du savoir et du rayonnement culturel.

Cheikh Moubarak El-Mili quittera Laghouat en 1933, à la suite de démêlés qu’il aura avec l’administration coloniale. Il y laissera des souvenirs impérissables. Mais il ne fera pas ses adieux à ses amis et disciples Laghouatis sans avoir assuré auparavant le départ d’un groupe de ses élèves pour l’université Zitouna afin de poursuivre leurs études et de parfaire leurs connaissances, désir auquel il tenait tant pour parachever sa mission d’éducateur. El-Mili comptera parmi les principaux fondateurs de l’Association des oulémas en 1931, événement de haute portée dans la vie politique et culturelle de notre pays.

Il occupera le poste de trésorier en même temps qu’il instituera  une médersa dans sa ville natale El-Milia en 1933, à son retour de Laghouat. Toujours aussi persévérant, El-Mili alimentera les colonnes d’El Bassaïr de très intéressantes réflexions. Ses écrits qui seront repris par des revues et journaux auront un retentissement dans plusieurs pays du monde musulman. « El-Mili forçait notre admiration par la clarté et l’objectivité de ses idées qu’il appuyait d’une argumentation dont lui seul détenait le secret », disait son compagnon cheikh Larbi Tébessi, ancien directeur de l’Institut Ben Badis et martyr de la Guerre de libération nationale.

El-Mili jouira d’une grande réputation et d’une grande estime auprès des intellectuels arabes de l’époque. Au sein de l’Association des oulémas, El-Mili s’acquittera de tâches colossales, soit en qualité d’enseignant, de conférencier, soit encore en sa qualité de journaliste et de chercheur en histoire. On dit aussi qu’El-Mili avait incarné, avec Tewfik El-Madani, l’aile marchante de l’Association des oulémas puisque tous deux auront donné au mouvement national de brillantes plumes en signant notamment des ouvrages traitant de l’histoire nationale, en signe de réplique aux historiens de la colonisation qui avaient donné libre cours au mensonge et à la falsification.

En 1937, la maladie commençait à affaiblir El-Mili. Mais en dépit des séances de soins que son état de santé lui imposait, le cheikh entretenait le même  rythme d’activité pour s’acquitter des tâches que lui confiait l’association. Résidant toujours à Mila, il se déplaçait une fois par semaine à Constantine pour superviser le tirage et la diffusion du journal El-Bassaïr et assistait à toutes les réunions à toutes les réunions qui se tenaient à Alger. En plus de cela, El-Mili répondait à un volumineux courrier qui lui provenait d’élèves et de disciples en quête de clarification sur tel ou tel domaine de la vie politique, littéraire, sociale, scientifique et religieuse.

Un précurseur dans la décolonisation de l’Histoire

Quand l’armée française foula le sol algérien, elle ramena avec elle ceux qui allaient, par leurs écrits, justifier la conquête et en même temps produire des essais sur l’histoire du Maghreb dont le contenu frise l’hérésie et sent assez souvent le mensonge et le mépris, véhiculant l’esprit de diversion entre les composantes sociales et culturelles du peuple algérien dont l’unité avait consacré la symbiose depuis des siècles déjà. El-Mili conscient du danger de déculturation, utilisera sa plume pour démentir les thèses développées par les auteurs français dont les chefs de file avaient pour nom Bertrand, Servier, Sabatier…

Parmi les intellectuels algériens, défenseurs de la personnalité algérienne, militants de la culture nationale, nous citerons Ali El-Hammami, Ahmed Tewfik El-Madani, Mohamed-Chérif Sahli, Mostefa Lacheraf… Si El-Hammami nous dit que « l’Histoire est au peuple ce que l’âme est au corps », El-Mili soulignera pour sa part : « L’histoire est le miroir du passé et l’échelle du présent. Elle est la preuve de l’existence des peuples, le livre où s’inscrit leur puissance, le lieu de résurrection de leur conscience, la voix de leur union, le tremplin de leur progrès.»

Lorsque les membres d’une nation étudient leur histoire, lorsque les jeunes prennent conscience de ses cycles, ils connaissent leur réalité et alors les nationalités vivantes et insatiables du voisinage n’absorbent pas leur propre nationalité. Ils comprennent la gloire de leur passé et la noblesse de leurs ancêtres et n’acceptent ni les dépréciations des dépréciateurs, ni les atteintes des falsificateurs, ni les médisances des gens de parti pris ». El-Mili publie l’Histoire de l’Algérie, passé et présent en deux tomes. Le premier en 1923, alors qu’il enseignait à Laghouat et le second à El-Milia en 1932. Le grand patriote que fut El-Mili dédiera son livre au peuple algérien, à sa jeunesse pensante et à ceux de ses hommes qui militent avec sincérité.

Il ne se contentera pas de la bibliothèque de langue arabe qui lui servira comme matériau de base à l’écriture des ouvrages, mais il eut recours à la bibliothèque de langue française. Pour cela, ses  amis qui maîtrisent la langue française lui prêtent collaboration. Ahmed Tewfik El-Madani comptera parmi les traducteurs d’El-Mili. Les deux tomes de l’Histoire d’Algérie de Moubarak El-Mili parviendront loin et seront lus et hautement appréciés par des personnalités algériennes et arabes qui vivaient et militaient dans l’exil.

Cheikh Arslan par exemple s’imprègne aisément du contenu des ouvrages d’El-Mili et le comble d’éloges pour l’effort de recherche, de mise au jour et surtout de démystification de toutes les idées développées par le colonisateur français à l’encontre du peuple algérien, discréditant son histoire, sa religion et sa culture. Ali El-Hammami qui lira lui aussi l’œuvre d’El-Mili que lui fit paraître l’auteur lui-même, dira : « El-Mili s’était fait traduire les ouvrages européens sur l’Afrique du Nord avant d’aborder son travail. Cela ne l’a pas empêché d’émettre sur l’antiquité du Maghreb, des appréciations qui honorent son intelligence et son patriotisme.»

Cet homme, profondément religieux, cet Arabe d’incontestable lignée hilalienne, a autant applaudi aux victoires de Hannibal, magnifié le courage de Jugurtha, flétri les trahisons de Bomilcar, évoqué avec une nostalgie émouvante les gloires aujourd’hui fanées de nos âges antéislamiques, qu’il a réussi à démontrer que l’on peut sans peine allier passé et présent dans une symbiose d’idées et de sentiments capable de cautionner les plus sûres garanties de l’avenir. Ben Badis et El-Mili, le Berbère et l’Arabe, étaient de parfaits Algériens qui sentaient, pensaient et agissaient en fils d’un pays dont la semelle portait la poussière de la terre natale ».

Ahmed Tewfik El-Madani, historien lui-même, donnera dans El-Bassaïr, une analyse élaborée du contenu de l’œuvre d’El-Mili que Belkacem Saadallah résumera à son tour comme suit : « El-Mili mit l’accent dans son ouvrage sur le réformisme et le nationalisme… El-Mili soutenait que l’histoire était identique à la nationalité : lorsque les ressortissants d’une nation étudient leur histoire, écrivait-il, ils prennent contact avec leur propre réalité, donc avec leur nationalité vivante ». Notre but était d’évoquer la biographie de cheikh Moubarak El-Mili, nous ne nous attarderons donc pas autour de son œuvre qui traite de l’histoire d’Algérie.

Nous avons pour cela cité quelques extraits de synthèse d’auteurs algériens. Il est utile cependant de conclure que l’ouvre d’El-Mili repose sur deux éléments fondamentaux. D’une part, l’auteur algérien s’attache à rétablir la vérité. Son souci étant de répondre à certains auteurs français qui ont sciemment déformé les faits. D’autre part, l’œuvre d’El-Mili s’adresse au peuple algérien, l’incitant à l’éveil de sa conscience nationale. Cheikh Moubarak El-Mili aura eu le mérite de livrer un ouvrage sur l’histoire de l’Algérie à une époque où le colonisateur français, après avoir falsifié l’histoire nationale, s’apprêtait à célébrer les fêtes du centenaire de l’occupation.

Célébration par laquelle il tenait encore une fois de faire croire que le « progrès et a civilisation » sont venus avec le maréchal de Bourmont, alors que la réalité était tout autre. Le peuple algérien, en 100 ans de domination française, sombrait dans la maladie, l’ignorance et la misère. Mais autre remarque, c’était aussi l’époque de la montée du nationalisme algérien dont les premiers grains furent semés par l’Emir Khaled avant son bannissement sous la pression de la grosse colonisation. Moubarak El-Mili, homme d’action, de plume et de pensée, aura joué un rôle méritoire dans l’éveil nationaliste, dans la lutte contre l’obscurantisme, comme il œuvrera   pour l’instruction de la femme dans le cadre de la promotion de la médersa algérienne et la réhabilitation de la langue arabe.

Tous ceux qui avaient connu El-Mili ont gardé de lui l’image d’un homme vertueux et d’une rare intelligence, le souvenir d’un homme affable et modeste, d’un ardent défenseur des hautes vertus islamiques et de l’unité nationale. L’Algérie et son peuple perdront tôt un homme de valeur qui se trouvait en mesure de donner davantage de son énergie sans cesse régénérée et de ses connaissances sans cesse enrichies. La fatalité décidera autrement. Une grava maladie nous privera à jamais du cheikh El-Mili le 9 février 1945. Trois mois après la disparition du digne fils de l’Algérie, le sort frappera durement le peuple algérien.

Il subit le génocide, les hécatombes, les atrocités et les horreurs durant les journées sanglantes de mai 1945. Ceux qui ont contribué à la naissance du nationalisme et à l’éveil de la conscience nationale, ne seront pas déçus. La déflagration de Novembre 1954 libérera leur peuple des chaînes de l’oppression. Le meilleur hommage que nous puissions leur témoigner, c’est d’élever la nation algérienne à sa véritable dignité et au rang d’un peuple prospère, unitaire et vertueux et de puiser au patrimoine historique enrichi de leurs actes, de leurs écrits, de leur sacrifice.

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