La lutte idéologique de Malek Bennabi

Par: N.EKhendoudi

De son vivant, Malek Bennabi a vécu en permanence le problème de la lutte idéologique comme une préoccupation majeure. Pour lui, c’est la clef de voûte pour comprendre des aspects déterminants de la situation dans le monde musulman et son évolution actuelle. Si bien que, face aux auditoires, dans ses ouvrages, dans ses articles de presse, lors de rencontres avec des intellectuels, là où l’occasion lui était offerte, il n’avait de cesse de rappeler cette vérité. Le sujet fait, d’ailleurs, la trame de la plupart de ses ouvrages et culmine avec « La lutte idéologique dans les pays colonisés », le premier essai écrit directement en arabe et paru au Caire en 1960, soit quatre ans après l’arrivée de France de l’auteur, dans la capitale égyptienne, comme réfugié politique(1).

Bennabi avait, alors dans ses bagages, en quittant clandestinement Paris, son essai connu « l’Afro-asiatisme », à l’état de manuscrit où   les talents d’un théoricien sont dévoilés. Bennabi, prospectant l’avenir des relations internationales dans leur cheminement post-colonial, échafauda alors une thèse appelant à l’avènement d’un vaste bloc englobant le monde musulman et les espaces chinois et hindou, pour faire contrepoids à la domination occidentale. Dans ses considérations, Bennabi avait escamoté le présent pour scruter le futur, éludé le factuel et les interprétations du moment pour prospecter les mutations et les changements qui pointent à l’horizon. Il avait considéré, à l’époque, le clivage Est-Ouest comme un avatar d’une conjoncture née d’une situation mondiale et qui finira par changer.

On sait que Bennabi était enthousiasmé par ce qu’il avait cru comme les prodromes d’un nouvel équilibre mondial esquissé depuis Bandoeng et ce qu’il lui avait paru comme des prémices d’un tournant dans les relations internationales. Si bien qu’il encadra théoriquement et d’une façon magistrale, dans «l’Afro-asiatisme», publié par les « Editions Cairo » en 1956. Auparavant, il avait remis le manuscrit aux éditions « le Seuil » à Paris. Les responsables de la maison demandèrent des remaniements que l’auteur refusera.

On connait aussi sa grande déception après la mort de l’idée à laquelle s’est substituée une autre idée indéfinie et travestie, sans poids ni influence. Les pays non-alignés n’ont pas constitué, en effet, un bloc uni avec un minimum de cohérence et de s’assurer un rôle d’acteur sur scène. Tant s’en faut, ces pays  sont devenus  de simples enjeux que se disputent les grandes puissances. Ne forment-ils pas une étrange assemblée hétéroclite sans homogénéité ni d’objectifs précis ?

Dans la préface de la deuxième édition de « vocation de l’islam », Bennabi fera part de son sentiment amer nourri de désillusions en accusant ceux qui ont tué l’idée d’ignorants.

On décèlera par la suite, des explications, des allusions et surtout des conséquences de cet effritement dans « La lutte idéologique dans les pays colonisés ». Que de ratés !

Faut-il rappeler ici, qu’un demi-siècle après, l’idée d’un rapprochement entre musulmans et Chinois hante toujours les partisans de l’ordre mondial, forgé dans la suprématie de l’Occident et les tentations impériales, le produit de ce qu’il appelle « la culture d’empire ». Dans les relations internationales, rien n’est fortuit ou laissé au hasard.

Voilà qui donne à l’ouvrage de Bennabi sur la « lutte idéologique » un incontestable regain d’actualité.

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Dans la lutte idéologique, il n’est nullement question, pour le penseur algérien, de lutte de classes, du déclin du communisme, de crise du capitalisme ou de thèmes connexes, comme pourrait le suggérer le titre, à la lumière du sens donné au concept en Occident. Ce sont plutôt des conclusions tirées d’une expérience personnelle. Bennabi signale à l’abord, ce point qu’il juge important : «Il est des thèmes qu’il n’est pas utile d’aborder si les arguments présentés ne découlent pas d’une expérience personnelle qui permet de les éclairer de l’intérieur.  La lutte idéologique en fait partie». Néanmoins une expérience personnelle reste toujours limitée et ne peut représenter qu’une partie infime de la réalité de la lutte idéologique. D’où l’autre avertissement et non des moindres : le combat est nébuleux et sournois, long et pénible, il échappe généralement à l’entendement, voire aux facultés d’assimilation, dans les pays du Tiers-monde. Il n’est pas des moindres : l’enjeu porte sur les idées. C’est-à-dire sur un domaine mal exploré ou totalement méconnu.

D’une expérience personnelle, Bennabi élargira ensuite la méditation et la réflexion, aux cas plus vastes et plus complexes, des rapports et des rivalités entre Etats, autrement dit au sort des peuples. C’est cette complexité qui l’a incité à recourir à l’analyse politique et géopolitique, aux approches sociologiques et à la psychanalyse pour monter et démonter les jeux subtiles et sournois de cette lutte.

L’issue de la bataille est toute aussi décisive et pèse autoritairement sur le devenir des peuples. Bennabi en fait une sentence : « les victoires se décideront sur le front de la bataille idéologique».

Et puis, s’inquiétait Bennabi, peu avant sa mort, «la lutte idéologique n’a jamais été, dans l’histoire en général et dans le monde islamique en particulier, aussi acharnée que nous le constatons aujourd’hui».

On ne peut, par ailleurs, que saluer la mémoire de Bennabi, au moment où les événements le corroborent dans ses prévisions et au moment où le ministre de la défense de la plus grande puissance mondiale, ne se contentant plus de son impressionnant arsenal militaire pour lutter contre « l’ennemi », lance l’idée de la création d’une «agence gouvernementale d’information du XXI° siècle pour mener la guerre des esprits». Le responsable américain cible expressément l’Islam.

Voilà pour l’importance du thème.

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L’autre grande question soulevée par Bennabi est l’incapacité des peuples victimes qui subissent les suites d’une lutte qui échappe à leurs élites, occupées par d’autres combats, à faire face à cette guerre et leurs inquiétantes prédispositions à subir ses desseins. Une facette de la symbiose colonialisme-colonisabilité pointée du doigt : «Si on devait procéder à une analyse de la lutte idéologique, on y trouverait des éléments relevant du colonialisme et d’autres de la colonisabilité», écrit Bennabi. Il suffit de méditer les nouvelles illustrations et les côtés changeants que revêt la complicité entre le colonialisme et la colonisabilité, pour mesurer le haut degré du cynisme atteint par la lutte idéologique.

Dans le monde arabo-musulman, on ignore presque tout de cette lutte, sournoise, sous terraine et inaccessible. L’isolement de Bennabi s’en est trouvé accentué. Il s’est senti, ainsi, seul dans la tourmente. Il fera part à ses lecteurs de cette endurance et de cette solitude pesante, que même ses plus proches amis n’étaient pas en mesure d’en saisir les contours et d’assimiler la portée. Il leur parlait d’un thème nouveau. Le décalage était si profond qu’il ajoutait de surcroît à son sentiment de reclus et de désarmé.

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Pour mieux saisir la pensée de Bennabi, il faut rappeler que son étude s’inscrit dans le cadre général des efforts qu’il a consentis, sa vie durant, pour réveiller la conscience de l’homme post-almohadien, secouer son apathie, ressusciter son ardeur et restituer son efficacité, pour dépasser les conditions actuelles de l’inertie, loin de toute forme de charlatanisme ou d’intégrisme. Car cet «apôtre et chantre de la Renaissance », comme le qualifiait son ami de toujours le Dr Abdelaziz Khaldi, considère que les trois acteurs de l’histoire sont les personnes, les idées et les choses et que la civilisation n’est qu’une action concertée de ces trois éléments. Néanmoins, le rôle vital, celui de catalyseur, revient à l’idée. Au commencement, à l’aube de la genèse des épopées humaines, la source des civilisations, passées, présentes et futures, le noyau de toute dynamique, le remède de l’inertie qui frappe les énergies et ankylose les esprits, il y a l’idée. Ce qui explique son combat pour initier les jeunes intellectuels à la question déterminante des idées, leur rôle dans la société et les dangers qu’elles encourent ou qu’elles font courir.

Certains pays laissent le front idéologique et la question des idées à la discrétion de personnes et de milieux  intellectuels étrangers de l’ancienne puissance colonisatrice ou autochtones issus de son école ou qui lui sont dévoués. La pire des choses qui puisse arriver à un peuple c’est lorsque son idéologie est décidée à l’étranger et sa matrice des idées est déterminée en dehors de son pays.

On saluera, par exemple, la reconnaissance par la gauche française en France et sa dénonciation du crime perpétré contre la communauté algérienne le 17 octobre 1961. Mais deux points s’imposent à nous dans cette prise de position. Est-elle dénuée d’arrière-pensée et de calculs ? Est-ce suffisant d’accabler le seul Maurice Papon et absoudre sa hiérarchie ? Maurice Papon a été condamné en 1998, à l’âge de 88 ans, non pas pour ses crimes contre les Algériens mais pour son rôle dans la déportation des juifs durant la Deuxième Guerre mondiale. Crime impardonnable, par les temps qui courent. Ce qui explique pourquoi seul le crime du 17 octobre 1961 et dans lequel Papon est impliqué, est mis en avant. C’est une histoire entre protagonistes de la scène française (gauche- extrême-droite) qui a débordé le cadre ; surtout que le prétexte ne fait pas défaut. De 1830 à 1962, l’histoire de l’Algérie de l’Algérie est une succession de crimes inouïs et peu communs dans les annales des colonisations. Des enfumades des Bugeaud, Pelissier, Cavaignac, aux méthodes barbares utilisées contre des tribus sans défense, aux massacres des populations pour les terroriser, en passant par le 08 mai 1945 pour en arriver aux multiples atrocités commises de 1954 à 1962. Des crimes plus abjects et, face aux criminels français de la longue époque coloniale, Maurice Papon est un enfant de chœur. On regrettera que dans cet épisode, de lutte idéologique, la position des socialistes français n’est pas abordée d’après les intentions de ses tenants pourtant bien visibles et très claires.

Les conséquences périlleuses d’une situation des sociétés engagées dans une dépendance linguistique et intellectuelle aggravent la crise. Si c’est à l’étranger que se détermine la scène culturelle d’un peuple, son goût esthétique, la catégorisation de ses écrivains et artistes,  leur audience, leur célébrité ou à l’inverse leur anonymat, ce peuple a besoin d’une sérieuse remise en cause de ses fondements culturels, de sa vision des choses et de sa manière de procéder.

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Parlant de l’Algérie, pays qu’il connait fort bien, Jean Daniel écrit dans un éditorial : « Une chose que l’on se rappelle rarement, c’est ce qu’était l’idéologie dominante – en fait la nôtre- au moment de l’accession de l’Algérie à l’indépendance. »(2) Le texte replonge le lecteur dans le rôle décisif de la gauche française dans la formation de l’idéologie post-indépendante du pays. Les pieds rouges ont fait de mémorables intrusions dans l’orientation idéologique du pays. Notre armature était faible au point que le même Jean Daniel déplorait en son temps que la révolution algérienne eût été marquée par l’arabo-islamisme et que l’Algérie devienne membre de la Ligue arabe qui souhaite la disparition d’Israël.(3)

Des extraits édifiants d’un entretien inédit du 13 janvier 1958 entre lui est Jean Paul Sartre éclairent des visions et des desseins qui datent de la colonisation.

Jean Daniel : «Il faut reconstruire une personnalité, mais pas celle 1830 — celle de 1958. C’est extrêmement important. Parce que cela commande l’avenir révolutionnaire de l’Algérie.»

Sartre lui répond : «Les Algériens ces données ne savent pas qui ils sont. Ils se fabriquent à l’aide du passé... Quant à l’avenir révolutionnaire, c’est vrai qu’il’ dépend de la France : mais de quelle France ? Il s’agirait de savoir, vous avez raison, Martinet a raison, lorsque vous, avancez l’un et l’autre que l’Algérie révolutionnaire ne pourra se construire que grâce à la France. Mais il faudrait préciser « grâce aux forces révolutionnaires françaises.»

Jean Daniel énonce une prévision : «Même si la France n’est pas socialiste; l’Algérie sera plus facilement socialiste avec l’aide de la France que sans elle. »

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Dans un monde marqué par des flux d’informations, de thèses, d’idées et de propagandes qui témoignent de cette guerre quotidienne, il ne  suffit pas d’avoir de bonnes idées ; c’est insuffisant. Il faut les vulgariser et les faire connaitre au sein du public ! Des entrechoquements des épées aux déflagrations spectaculaires des armes les pointues, il y a toujours l’idée. « Au fond des victoires d’Alexandre, il y a toujours Aristote« , écrivait de Gaulle dans «Le Fil de l’épée». Harold C. Pachios, directeur de l’ «US Advisory Commission on Public Diplomacy », abonde presque dans la même sens: «Derrière les engagements militaires au Moyen-Orient, il existe une guerre médiatique». Ces formules méritent d’être mises en exergue partout pour rappeler l’évident rôle de la culture et des idées. C’est sur le front des idées que se décident les issues des rivalités et des batailles. C’est de la solidité des idées d’une nation et de l’adhésion de son peuple que se forge une conscience, que se mesure sa force éternelle.



(1)– Le livre a été traduit en français par N. Khendoudi et paru  aux « Editions El Borhane », sous le titre « La lutte idéologique ». Alger, 2004.

(2)– Le Nouvel Observateur  N° 2500  du 04 octobre 2012.

 

(3)– Esprit numéro de mai 1960 cité dans N. Khendoudi : Abdelaziz Khaldi, une Conscience algérienne » Dar Al Othmania  Alger 2009.

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