BEN BADIS S’INVITE À TLEMCEN : «Au coeur d’une civilisation partagée»

Par: Dr Boudjemaâ HAÏCHOUR-

L’Islam est à la fois religion et ordre social.Heureuse coïncidence que l’Année de la Culture islamique soit ouverte dans toute la solennité par le Président Abdelaziz Bouteflika, le 16 avril 2011, Journée de «Youm El Ilm» manière d’exprimer l’attachement de l’Algérie à la pensée badissienne dans l’Islam d’aujourd’hui. Le socle identitaire légué par l’imam Abdelhamid Ibn Badis, ce Sanhadji qui est resté fidèle à ses origines amazighes rappelle dans son poème éternel que le «peuple algérien est musulman et à l’arabisme il appartient».

 Digne continuateur des idées réformistes de Mohamed Abdou, de Rachid Réda, Ben Badis va introduire cette dimension universaliste dans l’exégèse coranique. Pour Ben Badis, accomplir le dessein de Dieu n’autorise nullement à se figer dans des règles qui ont régi la communauté islamique des siècles passés.

Etre de son temps ou disparaître

Il faut, en se référant à sa vision, repenser la société algérienne dans les conditions historiques radicalement nouvelles dans l’esprit du Message Divin. L’Islam est à la fois religion et ordre social. Il doit s’adapter aux conditions et à l’évolution de notre temps.

Depuis Djamaâ Sidi Lakhdar de Constantine, Ben Badis lance sa trilogie éternelle: «L’Islam est ma religion, l’arabe est ma langue et l’Algérie ma patrie». C’est à une démarche scientifique, critique et constructive que l’Imam en théologien émérite va se consacrer à frayer le chemin de la modernité dans son ancrage identitaire.

La pensée badissienne mérite d’être réexaminée au regard des élaborations doctrinales inhérentes à l’Islam vécu. Peut-on poser la question suivante: la science du droit islamique dans sa forme traditionnelle peut-elle être perçue comme étant coupée d’une science juridique moderne? Il est considéré que le droit dans la théorie islamique classique est la volonté révélée de Dieu, un système divinement institué ayant précédé l’Etat musulman.

Est-il un phénomène historique lié au progrès de l’humanité? Est-il un édifice éternel? Si tel est le cas, la Shari’a est l’expression immuable et l’idéal éternellement valable pour tous les temps. Un autre questionnement peut-il poser la philosophie juridique musulmane comme science de droit positif?

En vérité, les normes de la loi religieuse ne contredisent pas les exigences nées de l’évolution de la société islamique. Et de ce fait, la Shari’a peut être considérée comme un système juridique en évolution et la notion classique de la loi se meut dans sa vraie perspective historique.

On sait que dans certaines de nos régions, lorsque la Shari’a n’arrive pas à s’adapter, le droit coutumier local continue à prévaloir dans la pratique. Il est vrai que la plupart des notions essentielles qui sous-tendent une société civilisée trouvent leur mode d’expression dans le Coran et la Sunna, telles les compassions pour les membres les plus faibles dans la société, l’honnêteté et la bonne foi dans les transactions commerciales et l’incorruptibilité dans institutions de l’Etat.

Il y a donc des droits et devoirs à observer. Les règles concernant le mariage et le divorce, l’adoption, le statut de la femme, le droit successoral, le Code de la famille...etc.

Mais à toutes ces questions, les quatre rites de l’Islam ont apporté des réponses et les règles d’observance qui paraissent soit souples ou rigides selon le rite qui sera appliqué.

A chercher dans le corpus des dix siècles de spéculations juridiques, des références faisant autorité, les législateurs avaient dépassé les considérations légitimement établies par la science traditionnelle du droit. Il y a eu de l’Ijtihad et un Ijmâa dans la réinterprétation de certaines situations liées au Texte sacré.

En vérité, d’éminents théologiens pensent que les spéculations juridiques des savants médiévaux étaient contraignantes pour les générations modernes. Le Taqlid semble être une fiction car comme dit le Prophète (Qsssl): «La différence d’opinion au sein de mon peuple est un signe de générosité de Dieu.» Rappelons que le rite hanafite est le seul système qui autorise une fille adulte à conclure son propre contrat de mariage sans l’intervention du tuteur.

Le rite ibadite permet à une femme d’obtenir la dissolution de son mariage au motif de la cruauté de son mari. Le droit chaféite en revanche reconnaît une forme temporaire de séparation judiciaire comme le seul remède utilisable par une femme dans de telles situations. Aussi, les épouses chaféites avaient-elles l’habitude d’obtenir la dissolution de leur mariage pour les mêmes motifs.

Dès 1898 le grand théologien Mohamed Abdou préconisait la réinterprétation des principes contenus dans la révélation divine pour servir à une réforme juridique. Des érudits comme Iqbal en Inde et Ben Badis en Algérie ont repris les mêmes thèmes étant donné que les générations actuelles avaient non seulement le droit mais le devoir d’exercer l’Ijtihad ou jugement indépendant si l’Islam peut être adapté au monde moderne.

Parmi les éléments de relecture du droit coranique, la réflexion a porté sur la réforme du droit familial, notamment le cas des maladies graves, la désertion du mari pendant un an continu de son épouse, le cas des femmes maltraitées et le droit de répudiation et le manquement du conjoint au respect de la vie conjugale, etc. La réflexion autour de la propriété Waqf, où le droit malékite jugeait la propriété restant au fondateur, tandis que le droit hanbalite estimait qu’elle passait aux bénéficiaires.

Il semble qu’il eut rupture avec une tradition juridique qui avait prévalu pendant des siècles engendrant de violentes controverses. Il faut dire que le théologien hanbalite Ibn Taymiya avait revendiqué au XVIe siècle le droit théorique de l’Ijtihad. Dans les quatre rites de l’Islam le problème de la répudiation et de la polygamie s’est posé.

La modernité ne contredit pas le Coran

Le Coran devait être interprété à la lumière de la Sunna ou pratique du Prophète Mohamed (Qsssl), qui représentait pour El Imam Al Shafi’i la seconde source du droit. La fonction de la Sunna étant de fournir un commentaire qui éclairât le Coran. La Sunna ne peut abroger le Coran, parce que sa fonction reste l’interprétation du Coran et non le contredire. La réciproque étant admise.

L’Ijmaâ ou le consensus représente la troisième source du droit. Il reste une quatrième et dernière source de droit, c’est la Qias ou raisonnement par analogie qui ne contredirait pas les autres sources, à savoir, le Coran, la Sunna et l’Ijmâa. Ben Badis avait exprimé toutes les vertus de la science du droit islamique dans toute la logique irréfutable de la tradition et de la modernité.

Sa thèse fondamentale a été de reprendre toutes les bases de réflexion des savants qui ont eu à transcender les diverses nuances eu égard à la genèse de la Shari’a. Il est temps de reprendre les thèses badissiennes, notamment en ce qui concerne le Code de la famille où de nombreuses appréciations telles la répudiation, la polygamie, les droits et devoirs des conjoints dans le strict respect de l’égalité civilement et religieusement acceptable.

Les Malékites et les Hanafites se mirent à rationaliser en apportant des modifications eu égard aux spéculations des anciennes écoles, par exemple le «zina» et la vérité de la réclamation et la preuve légale dans le cas de l’adultère. Cependant, le trait caractéristique qui oppose les théories malékite et hanafite à celles des chaféites et des hanbalites est leur acceptation des sources supplémentaires du droit.

Ben Badis et le droit familial

Dans le droit malékite un mariage ne peut se contracter de manière valide que par l’intermédiaire du tuteur de la mariée. Les règles fondamentales qui régissent la «hadana» ou garde des enfants sont communes à toutes les écoles. A la suite du divorce ou de la séparation des parents, la garde des enfants appartient à la mère.

Celle-ci perd ce droit si elle se remariait. La divergence porte sur la durée de cette garde au niveau de l’appréciation des écoles. Cette garde prend fin lorsque les filles sont restées sept ans (le cas du rite chaféite) à neuf ans ou la puberté pour le rite hanafite et lorsqu’elles commencent leur vie conjugale pour le rite malékite, le plus répandu chez nous.

Le divorce, la répudiation et l’héritage fournissent autant d’exemples de divergences entre les différents rites. Les traditions ne sont pas toujours considérées comme des modèles suprêmes de conduite. C’est dans cette perspective que Cheïkh Ben Badis avait multiplié de son temps ses causeries et ses prêches dans l’éducation de la société algérienne.

Nous retiendrons de Cheikh Ben Badis cette affirmation identitaire en réponse en 1936 dans son journal Echiheb à feu le Président Ferhat Abbas: «Nous avons nous aussi cherché dans l’histoire et dans le présent et nous avons constaté que la Nation algérienne musulmane s’est formée et a existé comme sont formées toutes les Nations de la terre.»

«Cette nation a son histoire illustrée des plus hauts faits. Elle a son unité religieuse et linguistique, sa culture et ses traditions. Nous disons ensuite que cette nation algérienne musulmane n’est pas la France, ne peut être la France et ne veut pas être la France. Il est impossible qu’elle soit la France même si elle veut l’assimilation.» «C’est le nationalisme de tout musulman sincère et patriote. Nous l’avons toujours observé jusqu’à ce jour dans nos paroles et nos écrits. Nous lui demeurons fidèles comme tout musulman algérien, jusqu’à notre rencontre avec Dieu.» Tel est le sentiment patriotique de Ben Badis. A l’image de l’Emir Abdelkader, il reste un grand homme de l’histoire. Théologien, poète, conciliateur et fin négociateur, journaliste émérite et meneur d’hommes, Ben Badis reste dans la mémoire collective le père de la Renaissance algérienne. Il a su allier tradition et modernité avec un esprit de discernement scientifique en faisant de l’Ijtihad une méthode canonique pour l’épanouissement de la Oumma. Cet illustre savant, qui nous quitta un 16 avril 1940, revient à l’occasion de la tenue, pour la première fois en Algérie, de l’Année de la Culture islamique qui se tient à Tlemcen, cette Cité de la mystique et du culte, ville de Sidi Boumediene, celle des lumières et du savoir.


(*) Chercheur universitaire et ancien Ministre .


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