En marge du nationalisme Algérien: L'émir Khaled (1875-1936) vu par Ibn Badis (1889-1940)

En marge du nationalisme Algérien: L’émir Khaled (1875-1936) vu par Ibn Badis (1889-1940)

Par: Ali Merad -

Voici trente-cinq ans -presque jour pour jour- disparaissait une des plus remarquables figures algériennes de la première moitié du XXème siècle, l'émir KHALED, fils de l'émir HACHEMI, fils de l'émir ABD EL-KADER.

La personnalité de l'émir KHALED, jadis fort contestée, à la fois dans les milieux français de la Colonie et par des Algériens même, connaît aujourd'hui un renouveau d'intérêt1. Depuis l'accession de l'Algérie à l'indépendance, les Algériens ont eu maintes occasions d'exalter le rôle de l'émir ABD EL-KADER et de son plus célèbre descendant, l'émir KHALED2 le premier, pour avoir représenté la souveraineté algérienne et symbolisé la résistance du peuple algérien devant le conquérant français ; le second, pour avoir laissé le souvenir d'un grand seigneur et d'un homme d'honneur, qui sut adopter, à l'égard de la France, une attitude de loyalisme qui n'excluait ni la fierté ni la volonté d'affirmer la personnalité algérienne.

Mises à part l'auréole sentimentale qui entoure le souvenir de l'émir , et l'imagerie populaire qui le représente non seulement comme un chevalier sans peur et sans reproche, mais aussi comme un héros incompris à la fois des responsables de la politique française en Algérie, et de certaines élites algériennes attachées par-dessus tout à leurs intérêts immédiats et à l'esprit de parti, bien des questions se posent à propos de la carrière politique de l'émir en Algérie (1919-1924) et de ses diverses activités hors du territoire algérien, notamment en France et en Syrie, de 1924 à sa mort, le 9 janvier 1936, à Damas. Le document d'Ibn Bâdîs que nous présentons aujourd'hui, avec les quelques éléments que nous y adjoignons en notes, constituera une modeste contribution à une biographie de l'émir KHALED, qui reste à faire.

I - Le document

II s'agit d'un article publié par le réformateur algérien Abd al-H'amîd b. Bâdîs dans sa revue al-Chihâb (n° de fév. 1936, p. 621-630), peu après la mort de l'émir (9.1.36). Ce rapide portrait-souvenir, sur l'importance duquel nous avons déjà eu l'occasion d'attirer l'attention3, présente à notre sens le double avantage de nous renseigner sur l'attitude des ulamâ réformistes algériens à l'égard de l'émir KHALED et de nous révéler un aspect des sentiments politiques profonds du cheikh Abd al-H'amîd Ben Bâdîs.

Nous sommes loin d'une simple notice nécrologique, dans laquelle on s'attendrait à trouver une foule de détails d'ordre biographique. Dans les dix pages de cet article, il y a relativement peu de détails précis : un très petit nombre de dates ; quelques noms seulement de partenaires -algériens et français- de l'émir ; un seul détail chiffré, à savoir la somme allouée par le gouverneur général Th. STEEG à l'émir KHALED pour lui permettre de se libérer de ses dettes avant de quitter le territoire algérien.

En fait, il s'agit plutôt d'un plaidoyer dédié à la mémoire de l'émir : I. Bâdîs y met en relief les qualités morales du défunt, son dévouement pour le peuple algérien, son désintéressement, et dénonce, sur un ton véhément , l'hostilité que lui manifestaient les milieux français d'Algérie et* la résistance que lui opposaient certains hommes politiques parmi ses coreligionnaires.

II - Analyse du document

II n'est peut-être pas superflu d'indiquer les grandes lignes de ce texte , pour permettre un rapide repérage des principaux éléments fournis par Ibn Bâdîs, et montrer quels sont, d'après le réformateur algérien, les traits les plus saillants de la personnalité et de la carrière politique de l'émir.

1) Le faible écho provoqué par la mort de l'émir KHALED dans la presse française d'Afrique du Nord (citation de La Dépêche Algérienne, d'Alger). Exaltation de la mémoire du défunt en termes superlativement laudatifs.

2) Rapide esquisse biographique : la naissance à Damas ; la jeunesse en Algérie ; l'entrée à l'école spéciale militaire de Saint-Cyr ; la carrière militaire jusqu'à la fin de la Grande Guerre.

3) L'entrée de l'émir dans la vie politique. Sa pétition adressée au président américain Th. W. WILSON.

4) L'émir KHALED et la politique de réformes du gouvernement Georges CLEMENCEAU. L'échec des réformes instituées par la loi du 4 février 1919.

5) La formation de deux "fronts" opposés : l'un, avait à sa tête l'émir KHALED ; l'autre était animé par le délégué financier ABBO.

6) Le gouverneur général ABEL et son impuissance à mettre en application les réformes de la loi du 4 février 1919.

7) Le gouverneur général STEEG : ce radical ne l'était pas assez pour appliquer une politique libérale en faveur des Musulmans Algériens.

8) L'amertume de l'émir KHALED, abandonné par ses anciens amis politiques et déçu par une opinion publique musulmane gagnée par la lassitude.

9) L'entrée en scène de Omar BOUDERBA, qui jouera les intermédiaires entre l'émir et le gouverneur général STEEG. Objet de la négociation : accorder à l'émir les moyens de se libérer de ses dettes (chiffrées à 85000 francs de l'époque).

10) L'éloignement de KHALED. Une fois établi en Syrie, l'émir ne cessera de s'intéresser aux questions algériennes.

11) Les relations de KHALED avec le Haut Commissariat de France au Levant (H. De JOUVENELLE, Jean MÉLIA). Sa situation matérielle.

12) Les voyages de l'émir à Paris, où il se fera le porte -parole des revendications algériennes. Détail de son programme politique.

13) La retraite de l'émir KHALED en Orient (Damas-Beyrouth), où il reçoit de nombreux amis et admirateurs.

14) Mort de KHALED, le 9 janvier 1936, une quinzaine de jours seulement après la mort de son épouse. Son portrait moral et physique.

15) Conclusion : L'Algérie a perdu en lui un chef aimé, un leader inégalé. L'arabisme a perdu en lui un héros. L'islamisme a perdu en lui l'un de ses plus grands hommes.

Conclusion

Le texte dont nous donnons ci-après la traduction est avant tout un témoignage. L'auteur ne s'y attache guère aux faits dans leur détail. Il brosse à grands traits la carrière mouvementée d'un personnage qu'il a dû certainement aimer, et qu'il tenait probablement pour la plus glorieuse figure de sa nation.

Dès les premières lignes, on sent un cri jaillir du cœur d'un homme profondément affecté par la perte de son héros. Dans ces pages passionnées , la ferveur du partisan n'a d'égale que sa véhémence vengeresse et sa volonté de flétrir devant l'Histoire les anciens adversaires et ennemis du célèbre disparu. Il s'y montre sans pitié pour les hommes politiques musulmans opposés au "groupe KHALED", soit par réelle conviction politique, soit pour des motifs plutôt sordides. Il n'est pas tendre non plus pour les responsables français (gouverneurs généraux, porte-parole des colons), qui firent tout pour briser la carrière politique de l'émir et le contraindre à s'exiler.

A travers ce plaidoyer pour l'émir KHALED, on sent vibrer le cœur d'Ibn Bâdîs, l'homme d'action et le citoyen, dont la pensée politique avait alors atteint sa pleine maturité4. On y sent percer également son amer regret devant l'échec final de l'émir, dont le programme de réformes aurait sans doute pu contribuer à infléchir le cours de l'histoire contemporaine de l'Algérie, s'il s'était trouvé, du côté français, un nombre suffisant d'hommes assez lucides pour en comprendre le bien-fondé, mais surtout assez résolus et forts pour en imposer la nécessaire mise en œuvre.

Ajoutons enfin que l'auteur de ce panégyrique est le commentateur coranique du Chihâb et le moraliste salafi, pour lequel politique et morale sont inséparables. L'échec de l'émir semble illustrer à ses yeux le triomphe de l'immoralisme politique sur les idées généreuses. KHALED avait cru à la doctrine wilsonienne et au mythe naissant de la S. D. N. ; la suite des événements ne tarda pas à le détromper. Il avait cru aux promesses faites par le gouvernement français à l'issue de la Grande Guerre, sous la forme de la loi du 4 février 1919 ; mais les réformes promises furent peu à peu vidées de leur substance. KHALED avait été profondément déçu par les responsables français, lui qui pensait que même en politique la parole donnée devait avoir un sens. Il fut déçu par ses anciens "amis" musulmans qui l'abandonnèrent par crainte de subir le même sort que celui qu'ils savaient lui être réservé. L'émir fut apparemment déçu par le peuple, dont il attendait peut-être un élan, un sursaut héroïque, mais chez lequel il ne trouva en définitive que soumission résignée.

Toutes ces déceptions, Ibn Bâdîs semble les avoir ressenties personnellement comme une profonde injustice. Le moraliste les a éprouvées comme le signe de la bêtise et de la petitesse humaines : ni les professionnels musulmans de la politique algérienne, ni le peuple, ne furent vraiment à la hauteur de cet émir, qui était né pour être un meneur d'hommes et un grand chef, et qui finit par s'avouer impuissant devant une masse moutonnière et versatile, et devant une caste de politiciens essentiellement guidés par leurs intérêts matériels.

Plus que l'échec politique même de l'émir, c'est la leçon qui s'en dégage qui semble en fin de compte attrister le plus le moraliste, comme la plupart des sympathisants réformistes de l'époque, dont Lamine LAMOUDI était l'un des meilleurs interprètes en langue française. Qu'on en juge par ces lignes désabusées, au ton balzacien, qui résument le destin de l'émir, et qu'Ibn Bâdîs aurait pu faire siennes : "Condamné par la France, à qui il avait donné le meilleur de sa jeunesse, trahi par ses compagnons de lutte , vendu par ses amis les plus proches, KHALED s'en est allé, emportant dans sa retraite les plus vastes notions de la bassesse humaine"9.

Traduction :

Le grand disparu, l'Emir Khaled B. El-Hachemi

[621] "Cinq lignes, pas plus, dans un coin perdu de La Dépêche Algérienne6 c'est tout ce que nous avons pu lire dans la presse d'Afrique du Nord7, et c'est le seul écho qui nous soit parvenu, à propos de la mort d'un héros de l'islam, d'un illustre personnage arabe, et de l'un des fils exceptionnels de l'Algérie, qui fut de cette race d'hommes dont on ne voit les pays produire de semblables qu'à intervalles de plusieurs dizaines d'années .

"Il est mort, l'émir vénéré, le seigneur tant honoré, le vaillant patriote, lui qui pouvait se flatter d'une si ancienne noblesse et d'une si glorieuse naissance, et dont le passé et le présent furent également prestigieux , j'ai nommé l'émir KHALED, fils de l'émir El-HACHEMI, fils du souverain9 de l'Algérie, qui fut la gloire des combattants pour la Foi, le sultan9 El-Hadj ABD EL-KADER B. MAHlEDDINE.

"Il est mort, celui qui fut un astre éclatant dans le ciel de l'Algérie, et dont le rayonnement fut intense dans les sphères de la politique locale et de la politique française. En Afrique du Nord, en France, comme en de nombreux pays européens et dans l'ensemble des pays d'Orient, partout la presse célébrait son nom et faisait état de ses actions, et de longs articles y étaient consacrés à l'émir, tantôt pour combattre ses idées politiques, tantôt pour y applaudir. Il est mort en terre étrangère, [622] bien qu'il fut entouré de sa famille et de ses proches. Les fils du télégraphe n'ont point vibré pour lui ; les agences de presse n'ont pas réagi à l'annonce de sa mort, dont la nouvelle est demeurée ignorée, jusqu'à l'arrivée des journaux syriens à Paris. C'est alors seulement que le correspondant de La Dépêche [Algérienne] daigna envoyer les cinq lignes que son journal a publiées sans commentaire .

"Ainsi meurent -hélas ! - les grands hommes dans l'Orient arabe.

(La jeunesse de Khaled)

C'est à Damas qu'est né le regretté émir»». Son père, EL-HACHEMI , avait pris grand soin de son éducation et de son instruction. L'émir KHALED était l'un des petits -fils de l'émir ABD EL-KADER qui avaient le plus de talent et de personnalité.

Lorsque l'émir EL-HACHEMI décida de s'établir en Algérie, après avoir reçu l'agrément des hautes autorités françaises, il amena avec lui sa famille, y compris le jeune émir KHALED. Ce dernier put ainsi grandir dans le pays qui fut le champ de bataille de son grand-père et la noble patrie de ses ancêtres. C'est pourquoi son amour pour l'Algérie était si fervent ; c'est pourquoi il s'était donné pour idéal de servir l'Algérie jusqu'au sacrifice . En effet, il ne cessa de servir l'Algérie, par la plume et par la parole , jusqu'à son dernier souffle.

(Sa carrière militaire)

"Après avoir achevé ses études11, il entra à l'Ecole militaire française de Saint-Cyr, et s'y montra particulièrement doué pour les disciplines militaires. Il sortit de l'Ecole avec le grande d'officier (d'âbit')12. II servit sous ce grade dans l'armée française jusqu'à la fin de la Grande Guerre». Il quitta les armes avec le grade de capitaine.

"A cette époque-là, l'Algérie connaissait une crise des plus étranges et des plus terribles : [623] les droits étaient inexistants ; l'injustice intolérable ; les impôts écrasants ; les mesures d'exception14 extrêmement rigoureuses. Il était pour ainsi dire impossible que trois Musulmans se réunissent sans qu'un agent de renseignement ne soit leur quatrième. Ces dures épreuves eurent pour conséquence un abaissement du sens moral. Les gens s'habituèrent à la soumission résignée, au repli sur soi ; de sorte que quiconque osait parler ou agir était accusé d'être un agitateur, un opposant au Pouvoir.

"C'est ainsi que s'écoulèrent les années de guerre. L'unique espoir, c'était la fin des hostilités et les promesses faites solennellement par le Gouvernement français aux habitants de ce pays, et réitérées par le président du Conseil, CLEMENCEAU, surnommé le Tigre.

"La guerre était sur le point de prendre fin. L'émir obtint un congé de longue durée. Rentré en Algérie, il se mit à sonder l'opinion de ses compatriotes, à les interroger sur leurs sentiments quant au devenir de leur pays, pour savoir s'ils étaient prêts à assumer une action politique susceptible d'amener la France à réaliser rapidement la promesse qu'elle avait faite d'émanciper19 l'Algérie. Mais il ne rencontra alors que la peur et l'inertie.

(L'engagement politique)

"Les idées wilsoniennes16 avaient à ce moment-là gagné le monde entier ; elles étaient devenues le credo (‘aqîda) de tous les peuples sous domination étrangère.

"L'émir KHALED crut donc le moment venu pour l'Algérie de tenter sa chance tout comme les autres pays. Il conçut l'idée de soumettre la question algérienne au président WILSON, au cours de la Conférence de Versailles17, de sorte que, si le principe du droit des peuples à disposer d'eux- mêmes venait à prévaloir, le peuple algérien put compter au nombre des peuples concernés par cette doctrine libératrice.

[624] "L'émir s'ouvrit de ce projet à quelques personnalités [musulmanes] qui occupaient le devant de la scène politique algérienne, tels le Dr Belkacem BENTHAME, Omar BOUDERBA, Zerrouk MAfflEDDINE et quelques autres. Mais il se heurta à une opposition résolue de leur part. Il se tourna alors vers un certain nombre de jeunes qui gravitaient autour de lui18, et dont le plus en vue était le grand avocat ÇAID-HAMMOUD, actuellement établi au Maroc.

"L'émir et ses amis rédigèrent une pétition au président WILSON19, dans laquelle ils exposaient la situation de l'Algérie et demandaient que leur pays fût placé sous la protection (ri ‘âya) de la S.D. N. , et confié à la tutelle d'une Puissance choisie par cette dernière20. Or la S. D. N. n'avait pas encore vu le jour31; et dès sa naissance, elle s'était révélée malade et impuissante. Après l'échec de la noble et juste doctrine du président WILSON , et le triomphe du conservatisme et de l'esprit colonialiste représentés par LLOYD GEORGE, CLEMENCEAU et leurs pareils, les espoirs des petites nations furent déçus, et les illusions fondées sur le beau programme wilsonien s'effondrèrent comme un château de cartes. Chaque peuple dut alors se tourner vers son Gouvernement (t. e. sa Puissance de tutelle), pour discuter avec lui et tenter d'en obtenir le maximum de droits et de libertés.

"L'émir KHALED résolut pour sa part d'engager le dialogue (mufâwad’a) avec le Gouvernement français et de constituer un front (wâgiha) des Musulmans algériens, afin d'obtenir les droits français* promis à ces derniers par le gouvernement de la France.

"M. CLEMENCEAU était à cette époque-là favorable à l'octroi de larges réformes** au bénéfice des Algériens. Si cet homme courageux dans la défense de la Vérité avait pu réaliser ses idées, le problème algérien aurait reçu sa solution définitive, et l'Algérie se trouverait actuellement dans une voie différente de celle qui est la sienne aujourd'hui. Mais le gouverneur général de l'époque, M. JONNART22, et avec lui toutes les forces coloniales et l'ensemble des élus d'Algérie, s'était opposé à l'octroi de telles réformes aux Algériens sans passer par une période transitoire, estimant que ce serait là un excès (isrâf) de libéralisme. Avec ses amis, il soutenait que de telles réformes [625] pourraient causer la ruine du régime colonial, et provoquer en Algérie un bouleversement qui aurait à long terme les plus graves conséquences.

"Toute cette activité politique déboucha sur les réformes du 4 février 1919, qui furent d'une certaine manière avantageuse pour l'élément autochtone, puisqu'elles instituaient l'égalité fiscale, la suppression des impôts indigènes et des lois d'exception, et prévoyaient l'accroissement du nombre des électeurs musulmans aux assemblées locales.

"Néanmoins, ces réformes étaient stériles du point de vue politique, car elles ne réalisaient pas les espoirs de ceux qui aspiraient à voir l'Algérie évoluer aux côtés de la France dans l'égalité complète des droits et des obligations. Du reste, la déception était dans les deux camps24 :

"Du côté européen, il y eut une violente levée de boucliers contre les droits accordés aux Musulmans en vertu des lois (sic) de 1919. Une tempête de protestations contre ces réformes souleva les milieux coloniaux25. Cette agitation entraîna, du côté musulman, une campagne de protestations et une reprise des revendications non satisfaites par "les lois" de 1919.

"L'Algérie vit alors se former deux fronts opposés : celui des Musulmans, animé par l'émir KHALED, défendait ses droits avec une ferme résolution, et faisait connaître ses aspirations, tant en France qu'en Algérie, par toutes sortes de moyens de propagande écrite et orale. Le front colonial avait à sa tête M. ABBO26 qui avait provoqué la réunion de la Fédération des Maires d'Algérie, et déclaré que les droits octroyés aux Musulmans, surtout le droit du port d'arme, étaient de nature à favoriser la révolte [musulmane] et à mettre en péril l'autorité de la France en Algérie.

"Le gouverneur général que la France désigna pour mettre en application les lois du 4 février 1919, M. ABEL27, échoua et dut avouer son impuissance. L'agitation entretenue par les milieux coloniaux contre l'émir KHALED et les réformes indigènes atteignit son comble. Les colonialistes surent gagner à leur cause un certain nombre d'hommes politiques [626] autochtones que l'action de l'émir avait privés de leurs sièges électoraux et relégués à l'arrière -plan. Ils constituèrent une délégation qui se rendit à Paris pour réclamer que leur peuple fût remis dans les chaînes, et que les réformes à lui octroyées fussent rapportées28. Ils insistèrent en particulier sur la nécessité de maintenir en vigueur le régime de l'indigénat, prétendant que de telles mesures ramèneraient le calme parmi la population musulmane . Nous n'avons pas besoin de nommer ces personnages. Les faits sont relativement récents, et les noms sont encore dans toutes les mémoires. Cette manœuvre des colonialistes et de leurs partisans eut pour effet l'annulation de la plupart des réformes de 1919, et le retour à l'application rigoureuse du code de l'indigénat29, dont les dispositions essentielles ne furent abolies qu'en 1930, hormis les mesures d'internement administratif, qui sont encore en vigueur à l'heure actuelle.

"Puis ce fut l'arrivée de M. STEEG30 à la tête du gouvernement général de l'Algérie. C'était l'une des personnalités les plus influentes du parti radical [socialiste] ; mais il n'était pas assez radical pour être à même de reconnaître aux Musulmans les droits acquis31. D'où l'alliance des autorités administratives des forces coloniales et des éléments affiliés au parti colonial32, pour combattre le mouvement animé par l'émir KHALED, appuyé par les masses populaires, qui étaient prêtes à le suivre jusqu'au bout, et grâce au soutien desquelles il pouvait à bon droit prétendre au titre de chef national (za 'tm). En effet, c'est grâce à cet élan populaire que l'émir put balayer tous les adversaires qui s'étaient opposés à lui dans l'arène électorale 33. La vague d'enthousiasme qui avait soulevé le peuple sous la direction de l'émir KHALED était de même nature que l'élan qui avait dressé le peuple égyptien derrière les principaux dirigeants du Wafa34.

"Le Gouvernement, les milieux coloniaux et tous ceux qui appuyaient le parti colonial, se mirent à serrer l'étau autour de l'émir et de ses partisans. Les hommes sur lesquels comptait ce dernier firent bientôt le vide autour de lui. La plupart de ses [anciens] amis se comportèrent à son égard comme des ennemis. Il se retrouva seul devant un peuple docile et soumis, et qui pouvait tout au plus l'aider à gagner des sièges électoraux. Il se retrouva également isolé devant une force colonialiste terrible (rahîba), qui avait juré de faire disparaître d'Algérie le nom de KHALED. Il se retrouva enfin seul devant des hommes qu'il avait tirés du néant politique, pour les hisser sur la scène de l'actualité, et qui le payèrent d'ingratitude en se rangeant aux côtés de ceux qui lui avaient déclaré une guerre sans merci.

[627] "Le Gouvernement était alors décidé à régler l'affaire KHALED d'une façon draconienne, et avait pris toutes ses dispositions à cette fin. Les élus musulmans furent tenus dans l'étroite dépendance (zi’âma) de l'administration, et amenés à faire bloc (kutla) avec les élus français, contre l'émir KHALED et contre les masses populaires qui reconnaissaient en lui un chef incontesté (zi’âma).

(Préliminaires de l'exil)

"C'est alors qu'entra en scène M. Omar BOUDERBA, un notable algérois, qui a toujours été l'adversaire politique de l'émir KHALED, quoiqu'il comptât, dans le privé, au nombre de ses amis. Il se proposa de servir d'intermédiaire entre l'émir et le gouvernement [général], pour permettre au premier de quitter librement le territoire algérien : ainsi prendrait fin la crise qui était à son paroxisme. L'émir aurait la possibilité de revenir [en Algérie] une fois que les esprits se seraient calmés et que l'agitation se serait apaisée.

"Le za’îm , l'émir KHALED, comprit qu'il n'avait plus intérêt à demeurer davantage en Algérie, et qu'il pourrait mieux servir son pays en s'éloignant qu'en continuant à lutter contre des forces qui le cernaient de toute part, et que le peuple était impuissant à combattre. Aussi accepta-t-il de discuter du principe de son départ avec le gouverneur STEEG. La négociation fut menée par M. BOUDERBA, et l'on tomba d'accord sur la base suivante : le Gouvernement assurerait le règlement de toutes les dettes de l'émir, qui étaient d'environ 85 000 francs ; il prendrait en charge les frais de son voyage en Syrie, où se trouvaient ses oncles et ses cousins ; il lui assurerait, enfin, le versement de sa pension militaire et de la pension qui lui était attribuée au titre de descendant de l'émir ABD EL-KADER. Il est à noter que M. MORINAUD35 et les représentants de l'Algérie au Parlement faisaient des démarches pour obtenir la suppression des dites pensions.

"L'accord fut conclu de cette manière. L'émir démissionna de ses mandats de conseiller municipal, de conseiller général et de délégué financier, et partit pour la Syrie, avec l'espoir de connaître bientôt des jours meilleurs .

"Le départ de l'émir enhardit ses adversaires, qui cherchèrent à ternir sa réputation et à salir son honneur politique. Par esprit de vengeance et par malveillance, ils s'ingénièrent à lui imputer toutes sortes de vilenies ; mais les gens honnêtes et bien informés savent -Dieu est témoin ! - qu'il en était innocent. En l'absence de l'aigle, les petits rapaces prennent de grands airs I36 [628] Le peuple musulman algérien ne cesse et ne cessera jamais de garder le souvenir de l'illustre émir, du glorieux zaHm, comme tous les peuples qui ont le sens de l'honneur savant garder leurs souvenirs les plus sacrés (aqdas).

(L'Emir Khaled en Syrie)

"L'émir vécut en Syrie, dans l'attente d'une occasion pour retourner dans sa patrie. Il se tenait prêt à servir de nouveau son peuple. Mais le gouvernement [français] avait dressé contre les projets de l'émir un barrage tellement rigoureux37 que toutes ses tentatives pour le contourner et tous ses efforts pour le faire lever n'aboutirent qu'à un échec.

"La situation de l'émir en Syrie ne tarda pas à devenir délicate. Un homme né pour les grandes taches et pour le combat ne peut se résigner à vivre dans la tranquillité et le désœuvrement. Or depuis qu'elle était sous le régime du mandat, la Syrie était le pays le moins propice au déploiement de l'activité des hommes d'action et des fortes personnalités.

"Toutefois, si Dieu n'avait pas adouci la peine morale de l'émir, II avait voulu le soulager de ses soucis matériels. Le gouvernement de Paris nomma M. JOUVENEL38 comme représentant de la France en Syrie. Comme M. Jean ME LIA39, l'ami de l'Algérie et des Algériens, occupait auprès de lui une position d'influence, il obtint pour le fils de l'émir KHALED une charge au Haut Commissariat de France, et s'employa à faire relever la pension de l'émir.

"Néanmoins, la forte personnalité de l'émir ne pouvait s'astreindre longtemps au silence. Aussi ne ménagea-t-il pas ses efforts en faveur du problème algérien, et ne renonça-t-il jamais au projet de retourner dans sa patrie. Il fit de nombreux voyages en France et eut là-bas quelques démêlés avec la Justice4». Il donna à Paris d'importantes conférences sur le problème algérien41, et adressa des pétitions à ce sujet aux membres du Gouvernement et aux dirigeants des partis politiques.

"Les revendications qui étaient les siennes à l'époque sont presque celles-là mêmes qui sont formulées par les Algériens à l'heure présente, si elles [629] ne les dépassent pas quelque peu. Prenons, par exemple, les revendications qu'il adressa au président HERRIOT en 1925 : les hommes politiques algériens d'hier et d'aujourd'hui -ceux-là mêmes qui ne furent pas d'accord avec l'émir et disaient du mal de lui- tous ne font que reprendre exactement ce que réclamait l'émir KHALED.

"Voici le texte" des revendications qu'il avait présentées à M. HERRIOT alors président du Conseil :

"1. Représentation au Parlement à proportion égale avec les Européens algériens ;

"2. Suppression pleine et entière des lois et mesures d'exception , des tribunaux répressifs, des cours criminelles, de la surveillance administrative, avec retour pur et simple au droit commun ;

"3. Mêmes charges et mêmes droits que les Français en ce qui concerne le service militaire ;

"4. Accession pour les indigènes algériens à tous les grades civils et militaires sans autre distinction que le mérite et les capacités personnels ;

"5. Application intégrale aux indigènes de la loi sur l'instruction obligatoire, avec liberté de l'enseignement ;

"6. Liberté de presse et d'association ;

"7. Application au culte musulman de la loi de la séparation des Eglises et de l'Etat ;

"8. Amnistie générale ;

"9. Application aux indigènes des lois sociales et ouvrières ;

"10. Liberté absolue pour les ouvriers indigènes de toutes catégories de se rendre en France"43.

"Tels sont les desiderata qui formaient le programme politique de KHALED, programme pour lequel il lutta par la parole et par la plume, dans les deux langues, par l'intermédiaire du journal al-Iqdâm44 et par les conférences, et auquel il demeura inébranlablement attaché jusqu'à son dernier souffle.

"A partir de 1930, l'émir -Dieu lui soit miséricordieux !- eut la conviction que tous ses efforts pour retourner en terre algérienne [630] n'avaient plus de sens. Il dut alors se résigner à son triste sort (It-h’ az’z’t-h ai ’âthir) et continua de vivre en Syrie, tantôt à Beyrouth, tantôt à Damas, où il recevait ses amis et admirateurs. Mais son âme était emplie de tristesse et son cœur plein d'amertume. Il passa les dernières années de sa vie malheureux, désespéré, et complètement abattu, jusqu'au jour de sa mort, le 9 janvier 1936, alors qu'il venait de dépasser la soixantaine, et ce, moins de deux semaines après la mort de son épouse.

(Portrait physique et moral de l'Emir)

"L'émir -que Dieu lui soit miséricordieux et clément!- était un musulman sincère et profondément croyant ; sa vie privée était irréprochable ; il était bon et généreux ; et c'était un grand et fier seigneur. Sa franchise était totale, et il se montrait intraitable sur les principes ; il refusait de se plier aux nécessités du jeu politique. Il savait manier les foules, mais il ne réussissait pas aussi bien avec les individus. Tout cela fut la cause de son échec. Son intransigeance et son inflexibilité furent exploitées par les colonialistes, qui réussirent à dresser contre lui un groupe d'hommes parmi ses propres coreligionnaires.

'Il était éloquent ; il avait le verbe attrayant, et s'exprimait avec élégance aussi bien en arabe qu'en français. Il écrivait avec une grande aisance dans les deux langues. Il avait un grand pouvoir de persuasion et savait gagner la sympathie de tout le monde. Il parvenait toujours à se faire aimer ou respecter par ceux auxquels il s'adressait, fussent-ils parmi ceux qui le jalousaient ou le haïssaient49.

"Le peuple algérien a perdu en lui un chef aimé, un leader dévoué , dont l'Histoire produit peu de pareils. L'arabisme a perdu en lui un héros parmi les. meilleurs qu'il ait comptés ces derniers temps. Le monde musulman a perdu en lui l'un de ses plus grands hommes d'action. Seigneur ! Agrée au sein de ton pardon et de ton immense miséricorde celui que nous pleurons. La seule chose qui nous puisse consoler de sa perte, c'est qu'il soit dans le bonheur du paradis, parmi les bienheureux, et auprès du Juge plein de bonté".

Traduit de l'arabe par Ali MERAD ,

Université de LYON II, févr. 1971

1. Elle a fait l'objet, ici même, d'une minutieuse étude de Charles Robert AGERON : "Enquête sur les Origines du Nationalisme algérien. L'émir Khaled, petit-fils d' Abd El-Kader, fut-Il le premier nationaliste algérien?", R.O.M.M., n° 2, 1966, p. 9-49. On pourra en outre consulter, sur la vie et l'action publique de l'émir KHALED, les références suivantes :

- Marthe et Edmond GOUVION, Kttab Anyone El-Marhariba, Alger, 1920, p. 63-64.

-L'Afrique Française, Bulletin du Comité de l'Afrique Française, Paris, oct. 1924, p. 530 ; Renseignements Coloniaux (Supplément de l'Afrique Française), n* 5, mai 1922, p. 131-132.

- L'Evolution Nord- Africaine, Organe de Défense de la Prépondérance française et de l'Essor économique de l'Algérie-Tunisie-Maroc, n° 862, février 1936.

-La Défense (Hebdo. des Droits et Intérêts des Musulmans Algériens), Alger, n° 91 , 24 janv. 1936 ; n" 96, 13 mars 1936.

- En Terre d'Islam, n° 14, mars-avril 1936, p. 131.

- Octave DEPONT, L'Algérie du Centenaire, Bordeaux, 1928, p. 87 ; 177-181.

- Charles-André JULIEN, L'Afrique du Nord en marche. Nationalismes musulmans et Souveraineté française, Paris, Julliard, 1952, p. 111.

- Roger LE TOURNEAU, L'Evolution politique de l'Afrique du Nord musulmane (1920- 1961), Paris, Armand Colin, 1962, p. 311.

- Ferhat ABBAS, La Nuit Coloniale, Paris, Julliard, 1962, p. 116 sq.

- Jacques BERQUE, Le Maghreb entre Deux Guerres Paris, Seuil, 1962, p. 21, 291.

- André NOUSCHI, La Naissance du Nationalisme algérien ' 1914-1954, Paris, Les Ed. , de Minuit, 1962, p. 55 sq.

- Ali MERAD, Le Réformisme musulman en Algérie de 1925 b 1940, Paris - La Haye, Mouton et C°, 1967, p. 39.

- ID. , Ibn Badîs, Commentateur du Coran, Paris, P. Geuthner, 1971, 36, 57.

2. Le retour des cendres de l'émir ABD EL-KADER à Alger, le 5 juillet 1968, a certainement ravivé l'intérêt porté par les Algériens à cette illustre famille, comme en témoignent les nombreuses études ou rééditions consacrées à la vie et à l'œuvre de l'émir ou de ses descendants. Cf. notamment la rééd. des Souvenirs de Mohammed SAID, petit-fils d'ABD EL-KADER : Kud'akktrùt 'ani l-qad'âyâ al-'arablyya wa-l-âlami al-lslâmi, Alger, 1388/ 1968, 336 p.

3. Cf. : A. MERAD, Le Réformisme musulman en Algérie... (1967), p. 39.

4. Ibn Bâdis vient d'avoir 46 ans. Depuis 1931, il préside l’Association des 'Ulamâ Musulmans Algériens, qui n'avait pas tardé à acquérir sur le plan politique un poids non Le 1er Congrès national réformiste, tenu à Alger le 23 septembre 1935, avait l'ampleur du mouvement animé par Ibn Bâdîs. Il est à noter enfin que seulement quelques avant la disparition de l'émir KHALED, Ibn Bâdîs venait de lancer, par l'intermédiaire Journal pro-réformiste La Défense (n° 88 du 3 Janv. 1936), l'idée d'un Congrès national qui rassemblerait "tous les représentants et les dirigeants de l'opinion musulmane Hommes politiques, Ulémas, élus, magistrats musulmans, professeurs, etc". Les efforts Bâdîs et de ses amis, parallèlement à ceux de la Fédération des Elus musulmans M. S. BENDJELLOUL, Ferhat ABBAS, etc.) et des Instituteurs, aboutiront à la du 1er Congrès Musulman Algérien inauguré le 7 juin 1936 à Alger. Sur les idées d'Ibn Bâdîs, nous nous permettons de renvoyer à : A. MERAD, Le Réformisme musulman Algérien chap. II et chap. VII.

5. Journal La Défense (Alger), n° 91, 24 janv. 1936 (Editorial).

6. Cf. La Dépêche Algérienne du 19 janvier 1936.

7. Outre le précédent écho de La Dépêche, signalons, à propos de la mort de l'émir KHALED, quelques réactions dans la presse française d'Afrique du Nord : L'Evolution Mord- Africaine, Organe de Défense de la Prépondérance française et de l'Essor économique de l'Algérie-Tunisie-Maroc, n* 862, fév. 1936, p. 10-12 : "La fin d'un agitateur" ; in Terre d'Islam, n' 14, mars-avril 1936, p. 131.

8. Sultan

9. De nouveau, sult'ân. Ibn Bâdîs semble appuyer à dessein sur le terme suit' un pour marquer, par ce titre de souveraineté, le caractère légitime du pouvoir d'Abd El-KADER . Rappelons que ce dernier fut proclamé "sultan des Arabes", le 22 novembre 1832, par un groupe de tribus affiliées à la puissante confrérie Qâdiriyya, dont MAHIEDDINE, le père d'ABD EL-KADER, était le grand maître. Cf. : Encyclopédie de l'Islan, nouv. éd., t. 1er, p. 69, art. 'Abd al-Kâdir (Ph. de COSSE BRISSAC).

10. En 1875.

11. Commencées en Syrie, et poursuivie au Lycée Louis-Le-Grand, à Paris. KHALED entre à Saint-Cyr en 1893.

12. Sous -lieutenant.

13. En réalité, il était capitaine (au titre indigène) depuis 1908.

14. Allusion aux mesures spéciales découlant du Code de l'Indliénat.

15. Mot à mot : "libérer" (tah'rtr).

16. Il s'agit des fameux Quatorze Points solennellement formulés par le président des U.S.A., Th. W. WILSON, le 8 Janvier 1918.

17. Ou plus précisément la Conférence de la Paix (Paris, 18 janvier 1919 - 10 août 1920) , qui aboutit au Traité de Versailles (28 Juin 1919).

18. C'était le groupe des "Jeunes-Algériens", dont l'émir KHALED avait pu être considéré, pendant quelque temps, comme le véritable leader.

19. O. DEPONT, citant le journal parisien Excelsior, fait état de cette Pétition, que l'émir "eut l'audace de faire circuler dans les milieux algériens..." [de Paris] (op. cit., p. 87-88).

20. Ce passage important mérite d'être transcrit : wa-t'alabû fî-hâdïkhâl al-qut'r al-Jazfo'irt tah'ta ri'âyat Jam'iyyat al-umam wa-tah'ta ichrâf w-inâyat dawla takhtâru-hâ tllka l-Jam’tyya. Mot à mot : "... ils demandaient dans cette pétition que le territoire algérien fût placé sous la protection de la S. D. N. et confié à la haute surveillance et à la sollicitude de telle puissance que choisirait ladite Société [des Nations]".

21. Le Pacte de la S.D. N. , élaboré en janvier-février 1919, n'est entré en vigueur que le janvier 1920.

• C'est nous qui soulignons.

••Mot à mot : "leurs droits, complètement et sans restrictions".

22. Charles Célestin JONNART avait été à deux reprises gouverneur général de l'Algérie (à titre temporaire), du 3 octobre 1900 au 18 Juin 1901 ; puis du 5 mai 1903 au 22 mai 1911 . Envoyé de nouveau en mission temporaire le 29 janvier 1918, il sera remplacé par J. B. ABEL . Voir page suivante, note 27.

23. C'est, à peu de chose près, l'opinion de Ferhat ABBAS : "Toute l'autorité d'un Georges CLEMENCEAU avait été nécessaire pour imposer cette modeste réforme : la Charte du 4 février 1919. Dans le fond, cette réforme n'apporta aucune modification à notre condition de sujets : le Français et l'Arabe restaient séparés par les lois. Seul, avait été modifié le mode de désignation des représentants "indigènes" dans les différentes assemblées locales. Le problème vital, c'est-à-dire celui de la nationalité et de l'égalité, restait entier". (la Suit Coloniale, Paris, 1962, p. 115).

24. Tel est l'avis d'Octave DEPONT : "En tout cas, la loi de 1919 souleva des passions politiques tant chez les colons, qui trouvaient excessifs, et même dangereux les cadeaux politiques faits aux indigènes, que chez les "Jeunes Algériens", lesquels estimaient ces mêmes cadeaux bien insuffisants et bien au-dessous des promesses qu'ils disaient avoir reçues du Gouvernement métropolitain" (L'Algérie du Centenaire» p. 85).

25. Sur l'agitation politique causée par le vote de la loi du 4 février 1919, cf. : O. DEPONT ; op. cit., p. 85 sq.

26. Maire d'Abbo (Tizi-Ouzou) ; président de la Fédération des Maires d'Algérie. Il symbolisa longtemps l'intransigeance des colons devant toute politique française de réformes en faveur des Algériens musulmans.

27. Jean-Baptiste ABEL, gouverneur général à titre de mission temporaire, depuis le 31 juillet 1919.

28. Allusion aux démarches effectuées dans ce sens à Paris, en 1920, par le Dr BENTHAMI et ses amis.

29. Par la loi du 4 août 1920, qui donne satisfaction au parti des colons.

30. Théodoe STEEG (1868-1950), sénateur radical -socialiste de la Seine, envoyé en mission temporaire en Algérie, le 28 juillet 1921, en remplacement de J.B. ABEL.

31. En vertu de la loi du 4 février 1919. 32. Allusion aux élus musulmans (comme le délégué BENCHENOUF, le Dr BENTHAMI , entre autres), qui s'étaient solidarisés avec leurs collègues français dans leur lutte contre le "groupe KHALED".

33. Aux élections municipales du printemps 1920, la liste de l'émir KHALED remporte un succès éclatant. Même succès en Janvier 1921. De nouveau, succès personnel de l'émir à l'élection partielle de Juillet 1921.

34. Le terme wafd ("délégation") désignait la Délégation de la nation égyptienne qui, dès la fin de la Première Guerre mondiale, chercha & obtenir la fin du Protectorat anglais et l'indépendance complète de la vallée du Nil (Egypte -Soudan). Le wafd égyptien ne constituait pas un parti politique au sens habituel du terme. "Il s'identifiait i la nation ; il était la nation elle-même, qui remettait son destin entre les mains d'un chef, d'un za'tm. .." (Marcel COLOMBE, L'Evolution de l'Egypte : 1924-1950, Paris, 1951, p. 9. On mesurera mieux la justesse de la comparaison donnée par Ibn Bâdîs en se rappelant que l'opinion égyptienne unanime avait porté une majorité wafdiste au Parlement (déc. 1923 / janv. 1924). Le succès du wafd égyptien était comparable, dans une certaine mesure aux succès électoraux de l'émir KHALED et de ses amis en 1920 et 1921.

35. E. MORINAUD, maire de Constantine, président du conseil général de Constantino ; délégué financier ; membre du Conseil Supérieur de l'Algérie ; député.

36. Adaptation d'un proverbe arabe ancien : "Chez nous, le milan (buihdth se transforme en aigle !"

37. Mot & mot : "un barrage de fer".

38. Henry De JOUVENEL (1876-1935), ministre de l'Instruction publique en 1924. Haut Commissaire de France au Levant (1925-1925).

39. Jean ME LIA, avocat libéral, ancien chef de cabinet du gouverneur général de l'Algérie, ancien directeur au Haut Commissariat de France en Syrie, président de la Ligue Française en faveur des Indigènes musulmans d'Algérie. Cet écrivain politique consacra l'essentiel de son oeuvre aux problèmes algériens. Cf. : L'Algérie et la Guerre (1914-1918), Paris , Pion, 1918; Pour la Représentation parlementaire des Indigènes musulmans d'Algérie, Paris, 1927 ; rééd., 1928 ; Le Triste Sort des Indigènes musulmans d'Algérie, Paris, Mercure de France, 1935.

40. Allusion aux poursuites dont l'émir KHALED fut l'objet devant le tribunal d'Aix-en- Provence.

41. Cf. la plaquette éditée à Alger (Impr. du Prolétariat), sous le titre : L'Emir KHALED, La Situation des Musulmans d. Al ter le. Conférences faites b Paris les 12 et 19 Juillet 1924 devant plus de 12000 auditeurs, Alger, 1924, 8*, 31 p.

42. Ce texte, publié d'abord par L'Humanité du 3 Juillet 1924, est donné dans l'Afrique Française, oct. 1924, p. 530, col. B ; reproduit par Ferhat ABBAS dans : La fuit Coloniale, p. 116-117. Nous reprenons ici le texte français (original), d'après L'Afrique Française, Le texte d'Ibn Badis est une traduction, fidèle à l'esprit, sinon au mot à mot du texte original. Cf. par ex. : "1. L'octroi du droit de vote aux Musulmans algériens de sorte qu'ils aient à la Chambre des Députés et au Sénat une représentation égale en nombre à celle des Français d'Algérie".

43. Signé : "E. KHALED, En extl".

44. C'est le Journal L'Ikdam, fondé en 1919 par l'émir KHALED et ses amis. Cet hebdomadaire de langue française donnait Jusqu'à deux pages en arabe ; il se présentait comme "Une Tribune Libre pour les Hommes Libres". Après maintes péripéties (dues à des difficultés politiques et financières), il sera continué par Sadek DENDEN (grand ami de l'émir) et le Dr M.S. BENDJELLOUL (à partir de 1929).

45. Ce portrait rapidement esquissé par Ibn Bâdîs ne donne que quelques traits de la physionomie de l'émir KHALED. Son physique reste assez flou. On aurait aimé le compléter par des indications précises, empruntées aux témoignages de ses contemporains. Qu'il nous suffise de noter que l'émir KHALED offrait une belle image du "chef arabe" à l'époque où les dignitaires algériens musulmans portaient le splendide costume arabe à la mode du XIXème siècle : burnous blanc sous le burnous rouge d'apparat, chamarré d'or, imposant guennour ft cordelettes de poil de chameau sur le turban blanc ; bottes rouges brodées d'argent. (M. et Ed. GOUVION, dans leur II tab Abyane El Marharlba, donnent de nombreux et brillants portraits de "chefs indigènes" de la classe de l'émir). Vers 1924, ft la veille de son départ pour l'exil, l'émir KHALED approchait de la cinquantaine. C'était un bel homme brun, ft grande barbe ; il avait les "allures de haut et puissant seigneur botté de rouge ganté de blanc" (O. DEPONT ; op. cit.. 181). On doit ft Mme Rosalia BENTHAMI un portrait de l'émir KHALED "visage altier, regard rêveur sur fond de bataille" (J. BERQUE, op. cit., 21).

Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée  Année 1971  Volume 9  Numéro 1  pp. 21-35

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