Abdelhamid Benbadis : un grand constantinois de grande culture

Par: Abdelmadjid Merdaci -

L'HOMME, de l'avis de tous ceux qui l'approchèrent était humble, proche des gens simples qui venaient suivre ses enseignements à Djama'Lakhdar et tout aussi à l'aise dans la dispute intellectuelle qui, en son temps, ne pouvait mettre en jeu que le destin collectif de la nation algérienne. Sans doute bien plus que les autres figures du réformisme musulman, qui fut dans les premières décennies du xxième siècle l'un des vecteurs du renouveau politique algérien, Abdelhamid Benbadis avait eu l'intuition d'une profondeur algérienne des attaches arabo-musulmanes de la société et il fut plus le prosélyte d'une certaine idée d'une patrie algérienne que celui d'un arabisme sans rivages.

L'homme vivait modestement et savait être un polémiste pugnace, aux convictions fortes, affichées, et assurément à la modernité politique indéniable, et le paradoxe actuel tient dans le fait que les chemins vers l'homme, l'homme de foi, le publiciste, paraissent singulièrement obstrué. À tous égards, Benbadis est dans son pays,comme dans sa ville, prisonnier d'une image, statufié, à son corps défendant, dans l'une de ses postures, et convoqué définitivement à adouber, la main posée le front, les choix patrimoniaux d'héritiers putatifs. Ceux qui, après l'indépendance de l'Algérie, avaient décidé d'en faire l'enseigne d'une conception abusive de l'identité algérienne n'avaient même pas la justification d'une filiation intellectuelle, qui furent à Constantine au début des années cinquante, plus les élèves d'El Kettania, contrôlée par l'administration.

Une profonde dissidence

Dans J'histoire de la famille, la première autorité reconnue, dans les temps modernes, est celle de Cheïkh El Mekki, grand-père de Abdelhamid et surtout dignitaire musulman par son statut de Cadi de la mahakma malékite de la médina. C'est lui que l'administration sollicita, en 1861, pour être le premier musulman figurant dans le conseil municipal de la ville et il fut honoré par Napoléon III qui lui remit la légion d'honneur. Ses enfants, Chérif et Mohamed-Mostefa - père de Abdelhamid - confirmèrent, tout au long de riches vies publiques, cet engagement auprès de l'administration qui leur valut d'occuper d'importantes fonctions dans les institutions de l'État français.

Abdelhamid, naît en 1889, l'année de la disparition de Cheïkh El Mekki et s'il s'inscrit bien dans la tradition cléricale de la famille. Après une formation à la Zitouna de Tunis, dont le moins que l'on puisse relever est qu'elle était loin de l'école républicaine française, qui sans doute n'attendait que de l'accueillir comme elle fit pour son frère Mouloud, il fait le choix éthique de se consacrer à sa communauté. Enseignant, en 1911, dès son retour de Tunis, publiciste pugnace de la cause réformiste dont il s'imprégna lors de ses voyages dans les grandes villes d'Orient et en marge de l'accomplissement, en 1914, de l'obligation du pèlerinage à La Mecque. On parlera alors des influences de Djamel Eddine El Afghani, de Cheïkh Mohamed Abdou, de Rachid Réda et toujours est-il qu'il fut, à partir de Constantine, l'un des premiers interprètes du devoir de réforme de l'islam et à tout le moins de sa capacité à mobiliser les acquis de la modernité pour asseoir son message. Sans doute à l'origine et constamment y eut-il verbe, et celui de Abdelhamid Benbadis se faisait entendre des fidèles, au cours des « Dourouss », dans les mosquées de la ville, alors même que les traces les plus précises que l'on peut retrouver désignent surtout l'homme de plume et d'action.

Un homme de plume et d'action

Le lancement en 1925 d'El Mountaqid dont la vocation critique est clairement affirmée par le titre, laisse dans l'ombre la création en juin de la même année, en association avec Mahmoud Sahraoui, Khellil Belguechi et surtout de Ahmed Bouchemal, qui sera l'un de ses plus proches compagnons, de « L'imprimerie musulmane », sise rue Arbaïn Chérif et qui était appelée à devenir l'un des foyers du mouvement associatif musulman dans les années trente. Abdelhamid Benbadis aura tôt compris tout l'intérêt qu'il y avait à utiliser le moindre espace légal et à remettre avec la même détermination l'ouvrage sur le métier. En aura-t-il été ainsi, par exemple, avec les publications qu'il animait qui, soumises à l'interdiction, renaissaient avec un autre titre comme ce fut le cas d'Echiheb qui allait prendre la suite
d'El Mountaqid.

Son nom reste, certes, plus communément rattaché à celui de l'Association des Oulémas musulmans, fondée en 1931 et dont il assuma, jusqu'à sa mort, la présidence et dit-on moins facilement aujourd'hui que les représentants des confréries en furent aussi à l'origine avant de se rallier à l'étendard de l'administration.

A-t-il, sans doute, pourfendu le charlatanisme de certains animateurs intéressés des confréries et pourtant on le retrouve associé, dans ces années trente, à l'entreprise consensuelle de restauration de la zaouïa de la Rahmaniya et il aura été le défenseur infatigable des droits de ses coreligionnaires. Le droit à l'instruction dont il porta sur les fonds baptismaux, toujours en 1931, la première institution, la Djam'iyat Ettarbiya oua etta'Iim, ouverte autant aux jeunes hommes qu'aux jeunes Constantinoises et qui essaima suffisamment dans tout le département pour susciter l'interdiction signée en septembre 1957 par le préfet Maurice Papon. C'est l'homme proche des siens qui, en compagnie du Dr Bendjelloul, animateur de la Fédération des Élus, monte au créneau lors des événements d'août 1934, mettant les autorités devant leurs responsabilités quant à la garantie de la sécurité de ses compatriotes. Il donna d'ailleurs, dans Echiheb un récit circonstancié de ces journées dramatiques, qui mériterait d'être consulté par tous les historiens soucieux de vérité. Homme d'ouverture et de dialogue - on trouve entre autres le secrétaire régional du Parti communiste algérien Estorget au rang de ses invités lors de la cérémonie de consécration religieuse qui lui est offerte en 1937 -, on connaît autant son rôle dans la tenue du célèbre « congrès musulman» de 1936 que l'emblématique réponse donnée au remarqué éditorial sur l'existence de la nation algérienne, « Le peuple algérien est musulman et il s'apparente à l'arabité » a connu une fortune certaine, mis en musique par Brahim Ammouchi, animateur de l'association Mouhibbi El Fen et contempteur du cheikh.

Benjamin Stora rapporte, dans la biographie qu'il consacre au premier président du GPRA, la rencontre, bien moins connue, entre Abbas et Benbadis à Constantine, leurs échanges denses, qui découragent les simplifications réductrices.

Il est encore possible de décliner mille exemples de l'exemplaire présence de l'homme dans la cité et d'abord dans sa ville de Constantine et verra-t-on son influence dans le scoutisme, le sport, les activités musicales et théâtrales, qui ne prend sens que dans le climat de renouveau, de bouillonnement culturel et politique et, somme toute, dans l'usage raisonné des cadres démocratiques consentis alors par la situation coloniale. Les témoignages concordent, qui décrivent un homme simple, frugal, disponible, mais aussi à l'exceptionnelle tension morale, intellectuelle de celui qui avait sans doute choisi de porter l'islam et la société algérienne vers la modernité. Les Constantinoises, sorties à l'occasion, et les Constantinois lui firent des funérailles exceptionnelles.

Les autorités algériennes ont institué la date du 16 avril, correspondant au jour du décès de Benbadis, journée nationale de célébration de la Science et de la Connaissance.

La Grande Mosquée, actuellement en construction dans la ville d'Oran, portera son nom.

La fin des années quatre-vingt-dix verra aussi la création, à Constantine, d'une fondation Benbadis.

 

* Abdelhamid Benbadis le dissident lumineux In « Constantine, Citadelle des vertiges » de Abdelmadjid Merdaci - Paris Méditerranée - 10/2005 – ISBN 2-8427-2238-8

Abdelmadjid Merdaci est sociologue, professeur-chercheur à l'université Mentouri de Constantine

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