L'idéologie anti-assimilationniste Chez le Cheikh Ibn Badis

L’idéologie anti-assimilationniste Chez le Cheikh Ibn Badis

Par: Nadjib Achour Derradji –

Près plus de 50 ans après l’indépendance de l’Algérie, nous ne sommes pas encore en mesure d’appréhender les terribles méfaits qu’engendra le colonialisme français durant les 132 années que dura son règne. S’il est connu que les idéologues de la colonisation furent longtemps, au XIXème siècle, les partisans d’une extermination biologique du peuple algérien, ils optèrent finalement pour sa domination et son exploitation en l’acculant à l’ilotisme. La politique mise en place par le colonialisme français visait comme l’affirme Ahmed Mahsas ” à faire subir à l’Algérien, le complexe du vaincu, à briser son âme, à dévaloriser son mode de vie, sa culture, à l’aliéner pour mieux s’emparer de ses moyens d’existence économique et l’exploiter. Son but était d’amener l’Algérien sinon à disparaître complètement, du moins à se marginaliser, à se confiner à la périphérie de la colonisation, désemparé sans vitalité“1. L‘Algérie sombrait dans la nuit coloniale

Cette période de l’histoire algérienne qui vit apparaître, puis agir le Cheikh Ibn Badis fut si tragique que ses disciples et partisans l’ont perçu et le perçoivent jusqu’à ce jour comme une preuve de la clémence d’ALLAH, qui envoya le Cheikh pour sauver le peuple algérien des funestes desseins du colonialisme français. Malek Bennabi écrivit à ce propos que Ben Badis médita “ sur le monde post-almohadien dans sa cité natale au plus sombre de son histoire“2. En effet, le colonialisme français durant tout le temps que dura sa présence effective mena une impitoyable lutte contre l’Islam et la langue arabe, détruisant des mosquées, transformant d’autres en écuries ou en églises comme celle de Salah Bey à Constantine, ou Ketchoua d’Alger, qui recouvrèrent leurs fonctions aux lendemains de l’indépendance. La reconfiguration même de l’espace algérien par l’occupant signifiait insidieusement que l’algérien n’avait plus sa place dans ce pays, les noms des généraux génocidaires de la conquête étaient glorifiés. Alger, tout comme Oran et Annaba, Bône à l’époque, vit se dresser sur ses hauteurs une imposante cathédrale pour bien signifier que la Croix avait définitivement triomphé sur le Croissant.

La situation du peuple algérien était si dramatique que cela inspira bien des années après, ces mots du Cheikh Hamani pour appeler le peuple algérien à soutenir le mouvement du Cheikh Ibn Badis et à lui demeurer fidèle:

« Cette patrie qui implore ton secours a enduré des épreuves qu’aucune autre patrie n’a jamais connue, ses fils ont essuyé des malheurs qui n’ont jamais frappé d’autres peuples. On a méconnu ta personnalité et combattu avec acharnement tes traditions. On t’a affublé, carte d’identités et pièces officielles en témoignent, d’une nationalité étrangère sans t’en avoir consulté, qualité dont tu ne veux pas du reste et que tu ne saurais reconnaître. On a méconnu et livré une guerre sans merci à ta langue maternelle, que l’on continue à considérer comme une langue étrangère au point que ceux qui en usent se voient souvent contraints de recourir à un interprète pour la comprendre, que les maîtres ont besoin d’une autorisation pour l’enseigner et que l’aimer est une faute, la diffuser un crime. On a méconnu ta religion, contre laquelle on a mené une véritable croisade, on s’est emparé des habous on a profané les mosquées, transformant les ruines en églises confiant les autres à des mains indignes »3

Tel fut le contexte historique dans lequel évolua le Cheikh Ibn Badis, qui dès son retour du Machreq débuta ce qui devait constituer sa Mission. Les débuts furent rudes, si le Cheikh Ibn Badis disposait effectivement de la Mosquée verte pour opérer ce que Malek Bennabi nomma “la transformation de l’âme algérienne”, celle-ci ne pouvait suffire pour son projet de renaissance civilisationnelle du peuple algérien. A cette fin, le Cheikh Ibn Badis entreprit de se lancer dès les années 20, à la conquête du peuple. Accompagné de son fidèle lieutenant le Cheikh Bachir El Ibrahimi, rencontré lors d’un séjour au Hidjaz4, il prenait la route et se rendait dans une localité choisie au hasard pour diffuser ses idées et désurbanisé l’Islah qui n’était à ce moment uniquement circonscrit que dans quelques grosses agglomérations5. C’est ainsi que le Cheikh Ibn Badis parcourut les localités de pratiquement tout le nord-constantinois, telles Fedj M’zala, Châteaudun-du-Rhummel, actuelle Chelghoum Laïd…. jusqu’à la vallée de la Soummam. Ceci témoigne de la foi qui animait le Cheikh Ibn Badis dans son idéal.

Le Cheikh Ibn Badis ne fut pas seulement l’Imam, le pédagogue, il fut aussi le journaliste, le poète qui fut l’initiateur d’une vie intellectuelle et culturelle de langue arabe qui était proscrite par le colonisateur. Ainsi se structura autour de sa personnalité, toute une équipe de jeunes lettrés qui donna ses premiers titres de noblesse à une littérature algérienne arabophone foncièrement patriotique, alors que son pendant francophone, à de rares exceptions près, prônait déjà l’assimilation, le reniement de soi et de ses valeurs. L’entreprise du Cheikh avait pour finalité de donner plus de consistance à cette phase de redécouverte de soi, de son véritable “moi historique” nié et bafoué par le colonialisme français. Et pour mener à bien cette entreprise le Cheikh n’eut de cesse de se faire le chantre d’une rhétorique anti-assimilationniste qui l’amena au fil de ses polémiques aussi bien avec les assimilationnistes qu’avec les nationalistes-révolutionnaires du PPA à devenir le principal idéologue du nationalisme algérien.

Eléments d’une doctrine nationaliste

Le colonialisme français en Algérie s’était résolu à enfermer le peuple Algérien dans le néant historique, celui-ci n’avait pas d’histoire et n’en avait jamais eu et ne devait pas en avoir. Le peuple algérien s’était vu nié toute existence, il n’était plus qu’une poussière d’individus composé selon les tenants de l’ordre colonial de tribus et de peuplades diverses. C’est d’ailleurs ce qu’ il était possible de lire dans l’un des principaux organes du colonat, l’Afrique Latine:

Il n y a pas de nation indigène en Algérie. Il y a des Kabyles et des Berbères arabisés qui se haïssent; des tribus en lutte continuelle les unes avec les autres ; des familles en rivalité sanglante: aucun idée commune, encore moins une notion supérieure de patrie […] Il n’ y a pas de nation indigène en Algérie, encore moins peut on parler de nation arabe. Car il n y a pas ici d’Arabes. Il y a des métis de l’union des envahisseurs venus d’Arabie avec les berbères, les nègres, les anciens habitants du pays“6.

A cela s’ajouta, cette volonté de pétrir l’âme du peuple algérien, en lui inculquant la langue du colon et si possible une nouvelle religion, car la présence coloniale française devait marquer la fin de l’Islam et de la langue arabe. Pour les idéologues de la colonisation, la présence française en Algérie mettait fin à plusieurs “siècles obscurs”8 marqués par la domination triomphante de la civilisation Islamique qui avait prospéré au Maghreb pendant plus d’un millénaire jusqu’à la prise d’Alger en 1830. C’était le retour de Rome, de la civilisation latine et Chrétienne. C’est d’ailleurs ce qui fut exalté lors des commémorations du centenaire de l’Algérie Française. Les rapports que la doxa coloniale, entretenait avec l’algérien colonisé n’était caractérisé que par la négation absolue de ses valeurs. L’algérien n’avait en conséquence, ni langue, ni histoire, ni civilisation, ni patrie. Le Docteur Ahmed Taleb Ibrahimi précise même que le colonialisme présenta cet état de fait comme une mort naturelle de la société algérienne7.

Face à cette logique de destruction et de dépersonnalisation, le Cheikh Ibn Badis soucieux de préserver l’identité du peuple algérien, opposa sa logique. Il se dévoua corps et âme pour sa Mission et entrepris la démolition pierre par pierre de l’édifice idéologique sur lequel reposait l’Algérie Française. Pour mener à bien son entreprise le Cheikh eut recours à plusieurs “armes”, la plus importante fut l’Histoire. Le schème explicatif du nationalisme tel que développé par l’historien Britannique Antony D Smith nous permet d’appréhender la posture et la stratégie d’Ibn Badis non seulement dans sa confrontation avec le colonialisme, mais aussi dans son processus d’élaboration du nationalisme. Antony Smith dans un premier temps met en exergue le sentiment de décadence qui résulte de l’impact des valeurs bourgeoises européennes sur les peuples colonisées. Dans la foulée, les élites s’évertuent donc à “réformer la tradition” essentiellement sous la forme qu’elle aurait revêtue à l’âge d’or, produit, comme le précise Jaffrelot ” d’une réinterprétation idéologique du passé conçue pour relever le défi idéologique de l’Occident“9. Cette construction historiciste permet par conséquent de recouvrir l’estime de soi.

Ce schème tel que défini par Smith s’applique au cas qui nous intéresse. En effet, le Cheikh Ibn Badis fit de constantes références sur le plan religieux aux Salafs Es Salihs, les pieux prédécesseurs, sans omettre sur le plan idéologique de se référer à l’histoire musulmane dans ce qu’elle comportait de plus glorieux. Le Cheikh insistait sur les grands noms de son histoire, sur celui des savants religieux et lettrés tels que les grands Moujtahids de l’Islam sunnite, et autres Chouyoukhs comme Ibn Taymiyya, At Tabari, Al Zamahshari, Ibn Khaldoun……. Par le biais de l’enseignement du Cheikh Ibn Badis, de sa production journalistique et littéraire, l’enfant aussi bien que l’adulte algérien n ‘était plus confiné dans néant historique. Comme l’écrit le Docteur Ahmed Taleb Ibrahimi c’est par ce biais que “nous avons su notamment que les Peuples du Maghreb ont créé dans le passé des valeurs culturelles d’une portée historique mondiale“10.

Cette prise de conscience ou cette redécouverte d’un “moi historique” autonome lié à une sphère civilisationnelle consécutive à cette action de revivification de la foi que menait le Cheikh Ibn Badis, eut une autre conséquence, celle d’exalter l’existence de l’Algérie musulmane et ses valeurs éternelles: l’Islam et la langue arabe. Le Cheikh de cette façon déconstruisit le postulat mensonger sur lequel reposait la doxa coloniale précitée. Le colonialisme arguait que la langue arabe était morte, celle-ci malgré son statut de langue étrangère, était enseignée dans les écoles de l’Association des Oulémas que présidait Ibn Badis. Sous son impulsion, plusieurs feuillets réformistes avaient vu le jour. La langue arabe était réhabilitée. L’algérien n’était plus cette poussière d’individus, il était un peuple façonné par l’histoire, qui avait ses valeurs, sa langue et sa foi. Ce peuple et sa patrie occupée, par le colonialisme, le Cheikh Ibn Badis allait désormais se battre pour en défendre l’existence et le droit à la vie.

Ce combat, le Cheikh Ibn Badis, avant de le mener au sein de la “mélée” comme l’écrivit Malek Bennabi, il le mena tout d’abord dans les structures et dépendances de l’Association des Oulémas afin d’en convaincre son public. Il fallait mettre à bas plus d’un siècle de négationnisme historique pratiqué par l’administration coloniale, le Cheikh Ibn Badis mandata dans cette optique, deux de ses lieutenants, le Cheikh Moubarak El Mili et Ahmed Tewfiq El Madani, pour ainsi rédiger des précis d’histoire de l’Algérie à destination de la jeunesse algérienne fréquentant ses médersas. Moubarak El Mili précisait d’ailleurs dans la préface de son ouvrage:

L’histoire miroir du passé et levier du progrès dans le présent […] c’est la preuve de l’existence des nations et le titre de leurs gloires. Lorsque les enfants d’une nation l’étudient et apprennent ce que leur passé a de glorieux, ils n’acceptent plus le dénigrement et le rabaissement […]. Ils ressentent la fierté de la souveraineté et la joie de vivre. Ainsi, ils rejettent la domination des oppresseurs“11.

L’élaboration, l’institution de cette histoire qui faisait l’éloge d’un peuple, d’une nation répondait à une nécessité celle d’opposer à la culture dominante, une contre culture auquel les Algériens pourraient s’identifier avec fierté. Le temps était désormais révolu où l’Algérien n’existait plus. Fort de ses convictions, du résultat de son labeur, le Cheikh Ibn Badis pouvait ainsi répliquer dans un hommage posthume au grand poète égyptien Ahmed Chawqi qui lors de sa visite en Algérie au début du XXème siècle parla de la dénaturation de ses villes et de son peuple. Ce à quoi le Cheikh répondit:

Sauf que notre cher disparu, s’il voit à travers le monde du mystère les festivités que nous célébrons, alors il aurait sur l’Algérie une autre opinion, et il aurait su que la nation qui a été imprégnée d’Islam et c’est l’empreinte de Dieu, une nation qui a été enfanté par les arabes qui sont la nation de l’histoire, une nation qui a poussé en Algérie, un pays qui a combattu les Romains et les Vandales- ne peut et ne pourra jamais être dénaturée par les méfaits du temps et des évènements“12.

Le temps des Polémiques:

Durant la période historique qui nous intéresse et qui correspond à l’entrée en lice du Congrès Musulman, l’année1936 plus exactement, plusieurs courants politiques traversaient le corps social algérien. Il y avait les assimilationnistes majoritairement composés d’instituteurs pétris de l’idéal de la IIIème République, ils avaient foi dans le progrès, l’idéologie rationaliste et croyaient en le “mission éducatrice” de la France. Les principales figures de proue de ce courant étaient le Docteur Mohamed Salah Bendjelloul, qui appartenait à l’une des plus grandes familles patriciennes de Constantine, le pharmacien de Sétif Ferhat Abbas ou encore Rabah Zenati, instituteur, converti au catholicisme, qui était à la tête du journal “La voix indigène”. Face à cela, il y avait les nationalistes-révolutionnaires alors regroupé dans un parti essentiellement présent dans l’émigration algérienne en France, l’Etoile Nord Africaine qui avait sa tête Messali Hadj. Ibn Badis dans cette configuration était idéologiquement proche des seconds avec lesquels il partageaient cet attachement commun à l’identité arabo-islamique du peuple algérien, mais était allié stratégiquement aux premiers dans le cadre du Congrès Musulman. Le leader islahiste fut amené à polémiquer avec ces deux tendances. A la première, il lui reprochait sa négation de l’existence de l’Algérie musulmane, d’un peuple avec ses valeurs, sa langue et son histoire. Avec les seconds, la polémique portait plutôt sur la forme, car les partisans de Messali ne comprenait pas , le compagnonnage du Cheikh Ibn Badis avec les assimilationnistes au regard de leur théorie sur la nation algérienne qui était aux antipodes de ce que défendait le Cheikh

La première polémique, eut lieu entre Ibn Badis et Ferhat Abbas, celle-ci est connue historiquement, de ce fait nous allons en restituer que quelques éléments pour ainsi comprendre les divergences qui existaient entres les deux personnages alors qu’ils étaient alliés politiquement au sein du Congrès Musulman. Ses propos à l’égard de Ferhat Abbas furent révélateurs de la pensée politique de l’homme qui refusait déjà toute assimilation et naturalisation, il effectuait sa mue vers un nationalisme plus intransigeant. Mue qui devait être accéléré par le contexte politique.

L’historien Mahfoud Kaddache évoque l’origine dans sa thèse de cette confrontation, et des propos qui suscitèrent l’ire du Cheikh Ibn Badis. Kaddache fait référence à un certain contexte, durant les années 1935 et 1936 où les notables se livrèrent à une véritable surenchère de profession de foi assimilationniste, clamant leur loyauté envers la France. Ferhat Abbas suivit et publia son fameux texte “la France c’est moi” qui fut source de beaucoup de controverses et dont le contenu lui fut longtemps reproché:

“Si j’avais découvert la nation algérienne, je serai nationaliste… et cependant je ne mourrai pas pour la patrie algérienne, parce que cette patrie n’existe pas. Je ne l’ai pas découverte. J’ai interrogé l’Histoire, j’ai interrogé les vivants et les morts; j’ai visité les cimetières : personne ne m’en a parlé. Sans doute ai-je trouvé l’Empire arabe, l’Empire musulman, qui honorent l’Islam et notre race. Mais ces empires se sont éteints. Ils correspondaient à l’Empire latin et au saint Empire romain germanique de l’époque médiévale. Ils sont nés pour une époque et une humanité qui ne sont plus les nôtres… Nous avons donc écarté une fois pour toutes les nuées et les chimères pour lier définitivement notre avenir à celui de l’œuvre française dans ce pays. Nous l’avons écrit. La sauvegarde de cette œuvre est le pivot de notre action politique“13.

Le Docteur Bendjelloul, quelques jours plus tard, en pleine polémique dans les colonnes du même journal, à savoir l’Entente validait les écrits de Ferhat Abbas : “Tous les écrits, tous les actes de cette jeune Algérie ne sont-ils pas là pour crier bien haut qu’elle avant tout française? Le communisme! Le panislamisme! N’avons-nous pas mille fois répudié ces deux notions si contradictoires? Et si nous avons un nationalisme, n’est-il pas complètement français?14. Les propos de Ferhat Abbas provoquèrent un torrent de réactions, Malek Bennabi lui même prit sa plume pour lui répondre15. Mais la réponse la plus célèbre fut sans nulle doute celle du Cheikh Ibn Badis dont le contenu, les mots étaient l’expression non seulement de son idéologie politique mais aussi de la doctrine nationaliste des Oulémas qu’il incarnait, avec cet argumentaire historiciste, faisant référence à des valeurs organiques. Il détruisit un à un les fondamentaux politiques non seulement de Abbas, mais aussi de tout le courant politique assimilationniste:

Certains élus locaux et un groupe de notables et de hauts fonctionnaires ont dit que le peuple musulman algérien s’accorde à se considérer comme un peuple spécifiquement, n’ayant d’autre personnalité que la nationalité française, que son idéal c’est son assimilation complète à la France et que son désir unique serait de voir la France lui tendre tout de suite la main et aplanir toutes difficultés auxquelles se heurtait cette assimilation. Bien mieux, un élu avisé a dit avoir cherché vainement une nationalité algérienne et a déclaré que, même dans l’histoire, il ne lui avait trouvé aucune place; dernièrement, ayant reçu l’illumination d’en haut, ce même élu se mit à crier “La France c’est moi”. Non messieurs, nous parlons, nous, au nom d’une partie du peuple, nous pouvons même dire que nous parlons pour la majorité du peuple […] Nous aussi avons cherché dans l’histoire et dans le présent, nous avons constaté que la nation algérienne musulmans s’est formée et existe comme se sont formées les nations de la terre encore existantes. Cette nation a son histoire illustrée des plus hauts faits: elle a son unité religieuse et linguistique, elle a sa culture, ses traditions et ses caractéristiques bonnes ou mauvaises, comme c’est le cas de toute nation sur terre. Nous disons ensuite que cette nation algérienne musulmane n’est pas la France, ne peut être la France. Il est impossible qu’elle soit la France même si elle veut l’assimilation; elle a un territoire bien déterminé qui est l’Algérie avec ses limites actuelles […] Ce peuple musulman algérien n’est pas la France, il ne peut pas être la France et, même s’il le voulait, il ne le pourrait pas, car c’est un peuple très éloigné de la France, par sa langue, ses mœurs, son origine et sa religion. Il ne veut pas s’assimiler16.

La réponse du Cheikh fut tranchante, et inquiéta le courant assimilationniste, Rabah Zenati somma Ferhat Abbas de prendre ses distances avec l’Association. Néanmoins, si le fait national était abordé de façon précise, le Cheikh comme le précise Kaddache demeurait toujours dans la voie du légalisme et du loyalisme17. Cette posture indécise, ambigüe décontenançait les militants du parti étoiliste pour qui les Oulémas incarnaient” la dimension culturelle et spirituelle du nationalisme algérien”18. L’historien Mahfoud Kaddache dans sa thèse, retrace ce « malentendu » historique entre les deux formations, en insistant sur cette contradiction qui structurait la posture politique des Oulémas. Ces derniers abordaient, certes, la question nationale de manière effective, mais cette fidélité au message de Mohamed Abdouh, fut la cause de ce refus de choisir une option autre que réformiste sur le plan politique19. Le soutien des Oulémas à la Fédération des Elus, déroutait les partisans de Messali qui ne comprenaient pas que des savants religieux défendant avec une telle vigueur la personnalité algérienne se joignent à ceux comme l’écrivait El Oumma «  qui nient l’existence de la nation algérienne  […] partisans de l’assimilation qui rêvent en Français et qui aspirent ardemment à la francisation de l’Algérie »20 . Vision d’autant plus déroutante qu’Ibn Badis lui-même approuva les revendications politiques de Messali Hadj, tout en demeurant prudent marquant ainsi sa fidélité à la ligne de conduite édicté par Abdou en son temps.21

Mais un fait majeur radicalisa la position politique des Oulémas. Les désillusions suscitaient par le refus obstiné du Front Populaire, qui procéda entre temps à la dissolution de l’Etoile Nord Africaine, de surseoir à la moindre réforme, amenèrent les Oulémas à rompre progressivement avec le crédo politique réformiste. Dès lors, le Cheikh Ibn Badis se fit plus vindicatif, il parla ouvertement d’une nation algérienne liée de façon indéfectible à la sphère civilisationnelle arabo-islamique22.

Ibn Badis: “Prince de la nation

Ce “dernier” Ibn Badis, celui qui a agit politiquement de 1937 jusqu’à sa mort en 1940, se fit le chantre d’une doctrine nationaliste sans équivoque. Sur le plan pratique, Ibn Badis s’était désormais débarrassé d’un compagnonnage encombrant qui avait quelques peu rendu difficile la lecture du positionnement politique de l’Association des Oulémas. Le Cheikh était depuis toujours le porteur d’une conception de la nation qui était contraire à celle défendue aussi bien par les assimilationnistes pour lesquels seul le rattachement à la France et la dissolution dans la francité importait, et les communistes attachés au mot d’ordre de Maurice Thorez, ” la nation en formation” et dont le fondement était la négation même de l’existence même du peuple algérien. Ibn Badis allait être dorénavant l’idéologue attitré du nationalisme algérien, la définition, les contours immuables qu’il entendait lui donner, les principes et les valeurs qui devaient nourrir la foi nationaliste, tous ceci firent du Cheikh Ibn Badis le “Prince de la nation”23. Il ne devait plus exister qu’une seule vision du nationalisme, celle édictée par le Cheikh et dont les fondements étaient l’Islam et l’arabité.

Le Cheikh radicalisait son discours, il était devenu l’adepte de l’intransigeance et de l’absence de compromis face à l’autorité coloniale. Lors d’une allocution qu’il fit au sein de la Djemaïa Et Tarbiya wa ta3alim de Constantine, en décembre 1936, le Cheikh déclara que “les musulmans doivent jusqu’à leur dernier souffle se dévouer corps et âme à la cause de l’Islam“24, quelques semaines plus tard, le 11 janvier 1937, Ibn Badis exalta les vertus de ce peuple, opprimé depuis plus de cent ans, ainsi que les sentiments religieux de ce peuple attachés à sa terre natale. Dans le courant de la même année, le Cheikh Ibn Badis dans un article du Chihab écrivit ”

Quant à nous algériens, nous enregistrons une fois de plus que nous avons été trompés … que le découragement a abattu nos derniers combattants. Non. Elles ne nous réduisent pas au désespoir, ni à l’impuissance: Elles nous inculquent au contraire une fermeté qui fait germer en nous dévouement et sacrifice… Peuple Algérien, Peuple Musulman, Peuple Arabe valeureux, prends garde à ceux qui te promettent félicité pour te tromper ensuite.. Ne demande conseille qu’à l’Islam et ton histoire. Comptes sur la puissance d’ALLAH et sur la tienne propre“25.

Le Cheikh Ibn Badis dans le reste de ses écrits donna un coup de boutoir définitif aux thèses assimilationnistes. L’Algérie qu’il célébrait était musulmane et arabe, ce n’était plus une Algérie à la dérive, celle-ci était désormais solidement arrimée à un espace civilisationnel arabo-islamique. C’en était fini de la requête formulée naguère par la Fédération des Elus et le Congrès, qui demandait le “rattachement à la France”. Ibn Badis proposait un autre rattachement, celui de l’Algérie et de son peuple avec le reste du monde arabe. Le Cheikh procédait à la destruction symbolique du rideau de fer que la France avait bâti entre l’Algérie et le monde arabe, entre le peuple algérien et ses frères. Le Cheikh évoqua dans un de ses textes éponymes “li man a3ich”(Pour qui je vis) sa conception profondément humaniste du nationalisme, ainsi que sa vocation nécessairement unitaire avec les peuples d’un même bloc civilisationnel:

Je vis pour l’Islam. Quant à l’Algérie, c’est ma patrie particulière que les liens du passé, du présent et spécialement de l’avenir me rattachent à ses habitants. ces liens m’imposent pour cette patrie, en tant qu’élément de sa structure, des devoirs particuliers. Je sens que toutes mes potentialités personnelles émanent directement de ma patrie. Je pense que mon devoir impose que les premiers services doivent la toucher directement […] Oui, en effet nous avons derrière cette patrie particulière d’autres patries qui sont très chères et qui sont toujours présentes en nous. Et nous, lorsque nous œuvrons pour notre patrie particulière, nous croyons que nous avons surement œuvré pour les servir et pour leur faire parvenir le profit et le bien par l’intermédiaire du service que nous fournissons à notre patrie particulière. Les patries les plus proches de nous sont la Tunisie (Maghreb Adnâ) et le Maroc (Magrhreb Aqsâ) qui ne sont avec l’Algérie (Maghreb Awsat) qu’une seule patrie du point de vue de la langue, de la croyance, des civilités, de la morale, de l’histoire et de l’intérêt. Puis il y a la patrie arabe et islamique, puis, enfin, la patrie de l’humanité générale“26.

Le Cheikh Ibn Badis anticipa les contre-attaques idéologiques qui pouvaient être menées par le colonialisme contre l’unité du peuple algérien. S’il insistait sur son islamité et son arabité, ce qu’il fit notamment lors de son discours qu’il prononça au moment de l’inauguration de Dar El Hadith à Tlemcen où il affirma que ces deux notions étaient le levain de la renaissance du peuple algérien et la “cause de notre vie”27. Le Cheikh n’a pas omis de faire référence aux racines berbères du peuple algérien, s’opposant ainsi frontalement à la politique berbériste de la France qui espérait déjà voir éclore les germes d’un sentiment séparatiste et séditieux en Kabylie. Le Cheikh écrivait:

Les enfants de Ya’rub et de Mazigh ont été rassemblés par l’Islam depuis plus de dix siècles, puis ces siècles se sont appliqués à mélanger la dureté des uns à la noblesse des autres, à les rapprocher dans les moments de malheurs et de bonheur et les unifier dans la joie et le malaise, au point d’en faire depuis des temps lointains, un élément algérien dont la mère est l’Algérie et le père l’Islam. Les enfants de Ya’rub et de Mazigh ont écris les miracles de leur union sur les pages de ces siècles par leur sang qu’ils ont versé dans les champs d’honneur pour rehausser le nom de Dieu et par l’encre qu’ils ont fait couler dans les rassemblements de cours pour servir la science. Quelle puissance après cela, dirait un homme sage, peut les séparer?”28

Le Cheikh rappelait par ses écrits que le peuple algérien était indivisible et qu’absolument rien ne pourrait entamer son unité forgé par l’Islam et plusieurs siècles de vie commune.

Notre contribution a tenté d’illustrer dans sa plénitude le cheminement idéologique de la pensée badisienne dont le contenu fut à chaque moment le reflet des convictions du Cheikh Ibn Badis marquées par une constante opposition à la notion d’assimilation. Il était hors de question pour lui qu’un peuple qui venait de renaître à la vie, puisse de nouveau sombrer et mourir, car telle était la signification de cette vague promesse nommée Assimilation à laquelle tenait une partie de ses compatriotes. L’anti-assimilationnisme du Cheikh fut le postulat idéologique qui lui a permis d’élaborer le nationalisme algérien. Le maître mot de sa politique et de son positionnement fut la constance, il n’y avait place chez lui pour aucune stratégie politicienne, et son combat fut dès le début marqué du sceau de la sincérité. Sincérité envers l’Islam, sincérité envers son peuple qu’il aimait par dessus tout et pour lequel il mena ce combat inlassable jusqu’à sa dernière maladie qui l’emporta. Lorsque le Cheikh Ibn Badis acheva l’enseignement de l’ouvrage de Fiqh de l’Imam Malik, il renouvela ses vœux de sacrifice au peuple algérien, alors que celui-ci était déjà atteint d’un mal incurable. Le Cheikh proclama:

O frères! Je m’engage devant vous que je passerai ma vieillesse pour la langue arabe et l’Islam comme j’ai passé ma jeunesse. Ce sont des devoirs… je réserverai ma vie pour l’Islam, le Coran et la langue de l’Islam et du Coran. C’est un engagement que je vous fais. Je vous demande une seule chose, c’est de mourir pour l’Islam, le Coran et la langue de l’Islam et du Coran“29

Le Cheikh a fait cette promesse à une époque où il était interdit d’enseigner l’Islam et sa langue, le Cheikh a tenu cette promesse jusqu’à sa mort qui survint le 16 avril 1940, alors que la France l’avait placé en résidence surveillée, pour avoir refusé de cautionner l’entrée en guerre de la France contre l’Allemagne.

 

1Mahsas Ahmed, Le mouvement révolutionnaire en Algérie. De la première guerre mondiale à 1954, Alger, El Maarifa, 2007, p 33.

2Bennabi Malek “Ben Badis le mystique” Révolution Africaine n°219 du 30 avril 1967 in Bennabi Malek, Mondialisme, Dar el-Hadhara, Alger, page 120-124

3FR CAOM 93/4505. Rapport du SLNA de la Préfecture de Constantine daté du 28 mars 1952. Voir El Bassaïr du 14 janvier 1952 n°180

4Taleb Ibrahimi Ahmed, Mémoires d’un Alger. Tome 1 : Rêves et épreuves (1932-1965). Casbah Editions, 2006, p 15

5Témoignage du Docteur Ahmed Taleb Ibrahimi.

6Ben Khedda Ben youcef, Les Origines du premier 1954. Alger, Editions Houma, 2009, p 26

7Le terme est de l’historien Emile Gauthier qui fut l’auteur d’un ouvrage portant ce titre “Les siècles obscurs”

8 Ahmed Taleb Ibrahimi écrit ” Mais cette destruction du patrimoine culturel, il fallait la présenter comme une mort naturelle (L’Europe est fort habile dans ce genre de déguisement), ce qui a pour conséquence l’apparition d’un complexe d’infériorité chez un tel peuple déculturé et ce qui permet à l’occupant d’accréditer la thèse de sa mission civilisatrice”. in Ahmed Taleb Ibrahimi, De la décolonisation à la révolution culturelle (1962-1972). Alger, Sned, 1973, p 12

9 Jaffrelot Christophe, Les nationalistes hindous, Presses de Sciences Po, p28

10 Taleb Ibrahimi Ahmed, De la décolonisation à la révolution culturelle (1962-1972). op. cit., p 15

11 Cité par Lemnouar Merouche “L’ancien et le nouveau dans l’ouvrage de M’barek El Mili : Histoire de l’Algérie dans les temps anciens et modernes” in Aïssa Kadri, Parcours d’intellectuels maghrébins. Scolarité, formation, socialisation et positionnement, Paris, Karthala Institut Maghreb-Europe, 1999, pp193-201

12 Ben Badis Abdelhamid, “Chawqi et Hafidh” in Ben Badis Abdelhamid, Textes choisis, ANEP, 2006, pp 111-112

13 Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, T1, 1919-1939, Ed. Paris-Méditerranée, 2003, p 394

14 Ibid.

15 Bennabi Malek “Intellectuels-Intellectomans-Le crépuscule des idoles” El Raouassi in Bennabi Malek, Colonisabilité, Dar El Hadhara, Alger, 2003, pp 36-37

16 Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, T 1, 1939-1951, op. cit., page 395

17 Ibid., p 397

18 Ibid., p 508

19 Déjà, à l’époque du congrès musulman comme le précise Kaddache «  les Oulémas s’étaient engagés dans la voie politique, et leur option restait encore marquée par des ambiguïtés et des contradictions. Ils avaient au cours de l’année affirmée l’existence de la nation algérienne ; au Congrès ils avaient accepté l’élimination de ceux qui réclamaient l’indépendance de cette nation algérienne et avaient parlé d’un peuple franco-musulman ».

20 Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, T 1, 1939-1951, op. cit., page 440

21 Mahfoud kaddache dans sa thèse évoque une rencontre qui eu lieu à Alger en 1936 et à laquelle assistèrent, les chouyoukhs Ibn Badis, Bachir El Ibrahimi, Tayeb El Okbi et Mestoul. A la suite de l’entretien où les Oulémas donnèrent raison au combat politique mené par Messali, Ibn Badis déclara «  Tu es sur la bonne voie, les Oulamas doivent quant à eux prendre quelques précautions tout en restant dans le cadre de la religion » p 444

22 Voir à ce propos le texte rédigé par Ibn Badis et qui a pour titre « li man a’ich » Pour qui je vis, et où ce dernier expose sa théorie concentrique du nationalisme.

23 La paternité idéologique du terme “Prince de la nation” revint au penseur marxiste italien Antonio Gramsci qui fut ensuite formulée théoriquement par l’historien Shlomo Sand évoquant l’idéal-type de l’intellectuel idéologue du nationalisme.

24 FR CAOM 93/4304. Rapport non daté, service non précisée.

25 FR CAOM 93/4304. Rapport non daté, service non précisée.

26 Ben Badis Abdelhamid, “Pour qui je vis” in Ben Badis Abdelhamid, Textes choisis, ANEP, 2006, pp83-87

27 Ben Badis Abdelhamid, “Discours du président, le Professeur Abdelhamid Ben Badis” in Ben Badis Abdelhamid, Textes choisis, ANEP, 2006, pp 75-81

28 Ben Badis Abdelhamid, “Ce que la main de Dieu a rassemblé, la main de Satan ne peut le disperser” in Ben Badis Abdelhamid, Textes choisis, ANEP, 2006, p 183

29 Ben Badis Abdelhamid, “Le semeur d’amour” in Ben Badis Abdelhamid, Textes choisis, ANEP, 2006, p 181

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