LE CHEIKH EL OQBI AU CERCLE DU PROGRES

LE CHEIKH EL OQBI AU CERCLE DU PROGRES

Les signes de “réveil” de l’Islam algérien remontent aux années 1890. Les tentatives de rénovation religieuse par des cheikhs d’alors, comme Salah Ben Mehanna et Abdelkader Medjaoui, laissèrent un profond souvenir. L’administration, qui avait alors la hantise du “ péril islamiste ”, les combattit sans établir la preuve d’une influence orientale sur les deux précurseurs.

Malgré la vigilance administrative, des lettrés et des religieux de la génération suivante purent entrer en contact avec le mouvement de la Salafiya orientale. Si bien que lors de la visite du Cheikh Abdou à Alger, en 1903, ce dernier a rencontré les lecteurs du Manâr qui lui demandèrent de ne pas s’en prendre à la France, juste pour éviter les mesures de représailles qui les auraient privés de la lecture de la célèbre revue.

A Alger, la vie intellectuelle musulmane libre de l’époque avait pour épicentre la librairie Thaalibiya, ouverte en 1896 par Si Kaddour Ben Mourad Roudoci chez qui se réunissait régulièrement un groupe de lettrés et de religieux désireux de souligner “ l’esprit libéral du Coran ”. L’un d’eux, Kamel b. Mostafa Ibn al Khodja a publié un traité sur “ La tolérance religieuse de l’Islam ” et un autre sur “ Les droits de la femme ”, après avoir perdu son emploi au Mobacher en raison, semble-t-il, de sa lecture assidue du Manâr. On doit notamment à Ibn Khodja l’édition d’un manuscrit de Soyouti sur l’Ijtihad. C’est à lui que le Sultan chérifien Moulay Abdelaziz, en visite à Alger, commanda une étude sur l’organisation administrative de l’Algérie.

Un autre membre de ce groupe, Abdelhalim Bensmaïa, lisait et commentait le “ Traité de l’Unité ” (Rissalat et’ Tawhid) du Cheikh Abdou, ainsi que le Traité de rhétorique (Asrar el Balāgha…) de Jurdjani.

Ibn Zekri et Bencheneb (dont l’œuvre est mieux connue) faisaient partie, avec El Hafnaoui, l’auteur du Ta’arif al Khalaf bi Ridjal as Salaf, (Dictionnaire biographique des intellectuels algériens) de ce groupe dont les débats n’avaient des échos qu’au sein d’une partie de l’élite et ne touchait pas le reste de la population. De son côté, Omar Racim[*] lançait des journaux arabes, El Djezaïr (1908), puis Dhou Al Fiqar.

C’est grâce à l’Emir Khaled (que les Algériens appelaient “ El Hadj Khaled ”) qui haranguait ses auditoires en citant des versets coraniques mobilisateurs, que le débat sur l’Islam fut mis à la portée du plus grand nombre. L’annulation des élections de 1919 n’avait pas suffi à faire oublier la déroute des listes dirigées par des naturalisés que l’Emir réussit à disqualifier auprès de l’opinion en les traitant de “ renégats ”.

L’école libre de la “ Chabiba islamiya ” (Jeunesse islamique) fut ouverte juste après cette impulsion donnée par le petit-fils de l’Emir Abdelkader à ce qu’on a appelé “ le nationalisme islamique ”. Cet établissement, qui devait faire parler de lui par la suite, était dirigé par un notable algérois, Mohamed Ali Damerdji, féru d’éducation rénovée et sans doute inspiré par la règle édictée par El Medjaoui : la déviance croît quand l’éducation des enfants est négligée.

En 1925, les Algérois virent arriver Ahmed Tewfiq al Madani, un destourien d’origine algéroise, qui venait d’être expulsé de Tunis, à la suite des mesures répressives de la Résidence Générale contre le Cheikh Abdelaziz Thaalbi et son entourage. Le jeune diplômé de la Zitouna – qui déplaisait à l’administration en raison de ses relations épistolaires avec l’Emir Chékib Arslan – s’était arrêté à Constantine où il eut des entretiens avec les cheikhs Abdelhamid Benbadis et Mubarak El Mili, non sans avoir remarqué l’enthousiasme d’un jeune médersien, Malek Bennabi. Tewfiq El Madani a été pris en charge par la famille alliée El Mouhoub par laquelle il a été mis en rapport avec un groupe de notables d’Alger qui voulaient se rendre utiles. Grâce à leur fortune, leur prestige et leurs relations, ces membres de la bourgeoisie pieuse d’Alger réussirent à acquérir un grand local dont le balcon donnait sur la Place du Gouvernement.

Ils y ouvrirent, en juillet 1927, le “ Cercle du Progrès ” (Nadi at-taraqi) dont la présidence fut confiée à Mahmoud Benouniche. Mohamed Ben Mrabet, Zaoui El Hadj, Mahmoud Bensiam, Hamdane Ben Redouane, Hassen Hafiz, Mohamed Belhaffaf  étaient les plus en vue parmi les promoteurs du projet destiné à favoriser le relèvement moral et intellectuel des musulmans d’Alger. Le centre est un véritable “ Nadi ” comportant un lieu de prière, des salles de réunion et un espace pour les conférences, le tout pouvant accueillir près d’un millier de personnes. Des organisations à caractère culturel ou politique (comme la Fédération des Elus Musulmans) y tiennent leurs réunions. Le journal Eltilmidh, l’organe de l’association des étudiants musulmans d’Alger, est domicilié au “ Cercle du Progrès ”. Des conférenciers, dont Tewfiq El Madani, y interviennent occasionnellement pour développer des thèmes comme la nécessité de se prendre en charge, la solidarité musulmane, la revendication des droits politiques… La confirmation de la conversion à l’islam du peintre Nasreddine Dinet a lieu aussi au “ Nadi ” comme l’appellent les Algérois. En 1929, la direction du Cercle décide de faire appel à un animateur permanent qui puisse y tenir plusieurs conférences par semaine et coordonne les différentes activités du centre. C’est le Cheikh Tayeb El Oqbi qui est choisi pour cette tâche.

Né en 1888 près de Biskra, El Oqbi a grandi à Médine où sa famille avait émigré alors qu’il avait à peine cinq ans. Après des études littéraires et théologiques, il se trouve dans l’entourage du Chérif de la Mecque, al Hussein Ibn Ali, qui en fait le précepteur de son fils Abdellah, futur roi de Jordanie) et le charge de diriger le journal de la Mecque (Oum-al-Qoura, “ la Mère des Cités ”) et l’imprimerie émirale. Lorsque le Chérif Hussein se révolte contre l’empire ottoman, El Oqbi est interné en Roumélie par les Turcs, comme “ nationaliste arabe ”.

En 1920, il rentre en Algérie pour vivre entre Biskra et Sidi Oqba. Il lance en 1925 un premier journal “ Sada as-Sahra ” (l’Echo du Sahara) dont la devise est le verset 88 de la sourate XI : “ …Je veux seulement réformer autant que je puis… ”. En novembre de la même année, il publie dans le Chihab une profession de foi islahiste : “ Lebbeik ya hizb al islah ” ( Me voici, ô parti de la réforme ! ) En 1927, El Oqbi continue son activité journalistique en faisant paraître, toujours à Biskra, “ Al Islah ” (la Réforme) auquel collaborent le poète Hamma Al’id et le polémiste Lamine Lamoudi, qui signent aussi des articles dans “ El Haqq ” (La Vérité, Biskra, 1926).

Au “ Cercle du Progrès ”, le Cheikh Tayeb s’investit dans la prédication orale. Il met son éloquence, sa fougue et ses capacités de persuasion au service de la cause de l’Islah. Il devient un vibrant commentateur du verset coranique : “ Dieu ne change rien à l’état d’un peuple tant que celui-ci n’a pas transformé son âme ” (XIII, 11). Il se fait l’apôtre du retour aux sources de l’islam et “ son thème favori était la religion intacte et pure ” (T. Madani). Plus porté vers l’action que vers l’érudition ou la dialectique, El Oqbi insiste davantage sur la moralité des “ makârim al akhlâq ” (les vertus qui assurent la noblesse de caractère) que sur les thèmes théologiques. Le Coran lui semble être un catalyseur servant à libérer les esprits et à canaliser les énergies. Il en déduit un programme appelant au “ tajdid ” (renouveau) au moyen du “ tajaddoud ” (renouvellement de soi).

La prédication du Cheikh Tayeb rencontre des échos dans le petit peuple d’Alger. Des dockers, des pêcheurs et des petits commerçants se pressent dans la grande salle du Nadi pour entendre leur orateur préféré leur rappeler que si leurs moyens matériels sont exigus, ils peuvent être riches de leur foi. Celle-ci devient un moyen de réhabilitation des délinquants et des alcooliques et désigne un idéal aux chômeurs et aux désœuvrés. Beaucoup retrouvent, grâce aux prônes d’El Oqbi, la dignité qui évite aux pauvres d’être misérables. L’incitation à l’action est faite au moyen du rappel du hadith : “ Le ciel ne fait tomber ni or ni argent ” ou de l’adage : “ al baraka fi’lharaka ” (la baraka est dans l’action). L’insistance du Cheikh sur la fraternité islamique fait oublier les différences ethniques et régionalistes à un moment où la science et la politique coloniales définissaient le musulman algérien comme arabe, kabyle, chaoui ou mozabite.

Sous l’impulsion du chef de file de l’Islah algérois, des projets parfois audacieux sont conçus au “ Cercle du Progrès ”. C’est ainsi que Omar Bouderba devient le directeur d’une “ Banque islamique algérienne ” soutenue par un groupe d’hommes d’affaires musulmans d’Alger. Mais  le Gouvernement Général s’oppose fermement à la réalisation de ce projet. Pour sa part, Mamad Mansali se charge de faire fonctionner une “ association de la Zakat ”. Après avoir collecté des sommes importantes, les dirigeants de cette association se divisent et  “ La Kheiria ” (Bureau de Bienfaisance), que préside El Oqbi lui-même, prend le relais en organisant des quêtes lors des réunions du Majestic – cinéma de Bab el Oued, pouvant accueillir 3000 personnes, et mis gratuitement à la disposition du “ Cercle ” par son propriétaire d’origine maltaise. Les recettes sont utilisées à fournir des repas gratuits à des centaines de pauvres dans des restaurants dépendants du Nadi. “ Djami ‘at al Falah ” (l’association du Salut) enregistre plus de succès en collectant les fonds servant à financer de nouveaux locaux pour la Chabiba (organisation de la jeunesse islamique d’Alger) qui songe à diversifier ses activités en mettant sur pied des troupes de théâtre et des clubs sportifs.

Le Nadi continue d’accueillir les manifestations culturelles comme le Congrès annuel de l’Association des Etudiants Musulmans Nord-Africains en France où Hammouda Bensaï – qui préparait alors un diplôme sur Ghazali avec Louis Massignon – fait une intervention remarquée sur “ Le Coran et la politique ” (août 1932). Augustin Berque voit dans cette conférence le signe de l’émergence d’un courant positiviste musulman.

Peu attiré par ce genre de spéculations, El Oqbi dit à Malek Bennabi (venu lui demander en août 1932 de l’aider à trouver une famille musulmane pouvant héberger sa femme française) ses réserves sur la conférence de son ami H.  Bensaï. Il préfère déclencher, au nom de la lutte contre les Bida’, (innovations blâmables) une redoutable offensive contre le maraboutisme et les chefs confrériques, souvent nommément vilipendés. Ce combat introduit un durable clivage dans l’Algérois entre Oqbiya et Toroqiya. Une bonne partie de la bourgeoisie pieuses d’Alger se rallie aux thèses d’El Oqbi après les violentes condamnations des sacrifices en l’honneur des saints, des danses extatiques, de l’adieu au Ramadan, des réunions de femmes dans les cimetières au lendemain des inhumations et de la psalmodie dans les cortèges funèbres… Brahim El Mouhoub est le premier à être enterré, en juin 1932, sans haylala (psalmodie de la borda). D’où une protestation publique des tolbas, soutenus par des bourgeois conservateurs. En octobre 1932, Ahmed Bensmaïa, imam de la grande mosquée d’Alger se voit reprocher d’avoir cité dans son prône le cheikh Tidjani. Plusieurs “ Oqbiyas ” se croient obligés de recommencer ostensiblement la prière à leurs yeux entachée de chirk (associationnisme).

Les attaques réitérées contre le maraboutisme provoquent le retrait des chefs confrériques de l’association des Oulémas musulmans d’Algérie fondée en 1931 au “ Cercle du Progrès ”. Les chefs de file des dissidents, Amar Ismaïl et Mouloud Hafizi, créent, en septembre 1932, une association rivale – celle des “ Oulémas sunnites ”- et ouvrent  “ Le Cercle de la Fraternité ” pour concurrencer celui du Progrès. Des polémiques d’une violence inouïe – qui n’épargnent pas la vie privée des protagonistes – opposent les rédacteurs de la presse de l’Islah à ceux des journaux maraboutiques (El Myar, El Balagh…). L’opposition théologique dans le Tenzih (transcendance de Dieu) et l’Immanence (Ittihad, hulul) dégénère en attaques personnelles portant sur la moralité de l’adversaire, voire sur l’identité douteuse de ses géniteurs…

L’administration donne l’impression de choisir son camp, puisque le Cheikh El Oqbi se voit interdire, par la “ circulaire Michel ” du 17 février 1933, de prêcher dans les “ mosquées administratives ”. En novembre 1935, l’administration prononce la dissolution de “ l’association des Oulémas sunnites ”. Cela semble résulter d’un accord conclu officieusement, par l’intermédiaire du mufti Kehoul, entre L. Milliot (directeur des Affaires Indigènes) et El Oqbi. Ce dernier s’engage à s’en tenir à une prédiction apolitique. Si le Cheikh Tayeb parvient à convaincre, en 1935, le Cheikh Benbadis qui accepte que Lamine Lamoudi (symbole de la polémique et de la politisation de la religion)  cesse d’être le Secrétaire Général des Oulémas, la rupture entre El Oqbi et le “ parti de l’Islah ” est consommée en 1938. La confusion entretenue après le mystérieux assassinat, en août 1936, du mufti Kehoul, suivi de l’inculpation d’El Oqbi, et le refus de Benbadis de manifester son loyalisme à la France en cas de guerre, amènent El Oqbi à faire cavalier seul.

Malgré ces vicissitudes, El Oqbi garde une certaine aura parmi la plupart des militants et des sympathisants de l’Islah du Grand Alger. Il continue à présider les célébrations religieuses et les inaugurations des mosquées et des médersas libres de la région.

Il est actif au sein de “ l’Union des croyants monothéistes ” qu’il a créée avec l’abbé Monchanin (pour le christianisme) et le Dr Elie Gozlan (pour le judaïsme). C’est au nom du respect coranique des “ Gens du Livre ” que le Cheikh Tayeb exprime sa réprobation lorsque le Gouvernement Général pétainiste, l’amiral Abrial, lui demande d’apporter une caution musulmane à l’application des lois anti-juives. L’engagement dans le dialogue inter-religieux  vaut au Cheikh la sympathie et le soutien de Louis Massignon qui est intervenu en sa faveur, à plusieurs reprises, après la ténébreuse affaire de 1936.

Le grand arabisant – qui accompagne El Oqbi lors de ses visites aux camps palestiniens et aux Waqfs Maghrébins de Jérusalem et d’Hébron – soutient la candidature de son ami  pour la présidence d’un “ Conseil Supérieur Islamique ” qui devait être créé, si l’article 56 du statut organique de 1947 avait été appliqué. La candidature d’El Oqbi, le réformiste apolitique, aurait pu en effet aplanir les difficultés dues à l’engagement politique des Oulémas (que l’administration récusait à cause de cela) et à la désaffection populaire dont pâtissaient les chefs confrériques et l’Amicale des “ agents du culte ”.

Au même moment, El Oqbi, qui n’est plus le “ puissant animateur de foule ” au “ style souple, félin, soudain bondissant, rugissant et griffu ” (A. Berque, 1932)  demande  au gouvernement d’apporter à ses projets d’écoles libres bilingues (les médersas des Oulémas étaient exclusivement arabophones) l’aide permise par les lois scolaires. Mais l’administration préfère l’immobilisme sans doute parce que “ la politique musulmane ” se réduisait à la volonté d’assurer la maintenance d’une système que Le Chatelier décrivait, en 1910, en ces termes : “ En 80 ans, nous avons fabriqué (en Algérie) un Islam unique au monde, sans Habous, avec des mosquées administratives, des dévots recensés, des cadis fonctionnaires, un pèlerinage à autorisation… ”

Malgré cela, El Oqbi s’est efforcé d’affirmer la dimension arabo-islamique de la personnalité algérienne dans le cadre légal français. Son refus de politiser la religion reflétait ses propres convictions (qui remontent sans doute à sa fréquentation des “ Jeunes Turcs ” en Orient avant 1916) et traduisait son souci de fidélité à la parole donnée. De ce point de vue, cet éveilleur des consciences, qui réussit à disqualifier avec panache, et les chefs maraboutiques et le clergé officiel, a été le précurseur d’une “ laïcité islamique ” en Algérie qui aurait eu quelque chance de succès, n’eût été le conservatisme de l’administration.

Mais par la faute de celle-ci, l’attitude de celui dont les grands succès des années 30 furent rendus possibles par l’obsolescence du système dénoncé par Le Chatelier, devenait tour à tour dépassée. Car le déblocage de la situation coloniale exigeait l’alliance de la foi religieuse et du nationalisme anti-colonial. La revendication de l’indépendance du culte était alors dépassée de mode, au profit de l’indépendance tout court. Mais El Oqbi, fidèle à ses choix, a tenu à immoler un mouton à l’occasion de l’Aid El Kébir de 1955, nonobstant les consignes du FLN. Moins d’un an après, un appel pour la trêve civile était lancé, en présence de Camus, du Cercle du Progrès où un sympathisant d’El Oqbi, Le Dr Khaldi prit la parole.

Le Cheikh resta silencieux jusqu’à sa mort le 21 mai 1960. L’affluence des fidèles de l’Algérois au cimetière d’El Quettar témoignait de l’attachement de ses partisans restés peu sensibles aux conflits internes à l’association des Oulémas et qui tenaient à rester reconnaissants à leur directeur de conscience.


Notes

 [*] O. Racim était un des rares abonnés algérois du Terdjuman, le journal par lequel le Tatar Ismaïl Gasprinsky diffusait les idées du “ Djadidisme ” des musulmans.


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