L’influence du cheikh Abdelhamid Ben Badis sur le PPA

L’influence du cheikh Abdelhamid Ben Badis sur le PPA

En avril 2008, lors d’un entretien, feu Abdelhamid Mehri nous expliquait que les valeurs sur lesquelles se fondait son engagement nationaliste pouvaient être résumées par l’adage réputé : « l’Algérie est ma partie, l’islam est ma religion et l’arabe est ma langue ».

Sans nous le dire explicitement, l’ancien militant du Parti du Peuple Algérien (PPA), Abdelhamid Mehri, adoptait une formule qui fut forgée dans les années 1930 par le cheikh Abdelhamid Ben Badis, fondateur et premier président de l’Association des ouléma musulmans algériens.

Ces propos d’Abdelhamid Mehri font ressortir l’influence du cheikh Abdelhamid Ben Badis et de l’Association des ouléma sur l’idéologie nationaliste du PPA, au-delà des relations complexes et parfois conflictuelles entre les deux organisations. Ces relations résultaient plus de prises de position politiques divergentes que d’un antagonisme idéologique fondamental. En effet, l’Association des oulémas qui, sur le plan idéologique et culturel, affirma son attachement à la nation algérienne et qui contribua à forger l’idéologie nationaliste, s’engagea pour diverses raisons(1) aux côtés des organisations considérées comme « modérées » au niveau politique, notamment au moment du Congrès musulman de 1936 et après les massacres du 8 mai 1945.

Ces relations complexes découlaient aussi de la nature différente des deux organisations. Fondée le 5 mai 1931 à Alger par le cheikh Abdelhamid Ben Badis, l’Association des ouléma était une organisation religieuse qui se consacrait principalement à la revivification de l’islam et à l’enseignement de la langue arabe. Créé le 11 mars 1937 à Nanterre dans la banlieue parisienne après la dissolution de l’Etoile Nord Africaine (ENA) par le gouvernement du Front populaire, le Parti du Peuple Algérien était un parti politique nationaliste révolutionnaire faisant du recouvrement de l’indépendance nationale algérienne sa priorité absolue. Cette priorité donnée à l’action politique et à la lutte de libération nationale faisait que le PPA n’avait pas d’orientation théologique déterminée.

Dans la perspective du PPA, la contradiction principale de la société algérienne colonisée se trouvait entre colons et colonisés. Les contradictions secondaires au sein de la société colonisée ne devaient pas masquer, au nom d’un combat culturel ou religieux, cette contradiction principale. Selon Benyoucef Ben Khadda, « pour l’ENA, le PPA et, plus tard le MTLD, le conflit entre Islah et Tourouquia ne devait en aucun cas prendre le pas sur la lutte contre le colonialisme. Face à celui-ci, il fallait mobiliser l’ensemble des musulmans, quelle que fût leur appartenance à telle ou telle école ou courant doctrinal, et ne pas affaiblir leurs rangs par des dissensions internes. D’autant que le colonialisme, lui, jouait la division entre les deux courants religieux, en s’appliquant à les dresser l’un contre l’autre »(2). Certains cadres du PPA, ayant grandi dans des familles affiliées à des confréries, restaient influencés par l’islam soufi qu’ils percevaient très positivement(3).

L’influence du cheikh Abdelhamid Ben Badis et de l’Association des ouléma sur le PPA s’exerça donc essentiellement dans le domaine idéologique et culturel bien que certains militants du PPA aient pu être des islahistes convaincus au niveau individuel.

Dans une première partie, nous analyserons l’influence intellectuelle et idéologique du cheikh Abdelhamid Ben Badis sur le PPA. Dans une seconde partie, nous analyserons les parcours de militants du PPA ayant été socialisés au sein de l’Association des ouléma.

I. Influence idéologique du cheikh Ben Badis sur le nationalisme du PPA

En Algérie, durant toute la période coloniale (1830-1962), la France mena une véritable politique de dépersonnalisation s’attaquant prioritairement à l’islam et à la langue arabe qui constituaient les fondements identitaires de la résistance à la colonisation. L’être collectif algérien apparaissait comme menacé par la colonisation française. Contre cette politique coloniale, dans différents écrits et discours, le cheikh Abdelhamid Ben Badis s’attacha à mettre en avant l’identité arabe et musulmane de la nation algérienne. Pour le cheikh Ben Badis, l’islam et l’arabité constituaient le cœur de l’identité algérienne telle que définie dans l’adage devenu célèbre : « l’Algérie est ma partie, l’islam est ma religion et l’arabe est ma langue ». Dans un poème tout aussi célèbre, il affirmait : « Le peuple algérien est musulman et à l’arabité il appartient. Celui qui a dit que ce peuple s’est écarté de ses origines, ou qui a dit que ce peuple est mort, celui-là est unmenteur ».

Le 27 septembre 1937, dans un discours prononcé au cours de l’inauguration de l’école Dar al-Hadith de Tlemcen, le cheikh Abdelhamid Ben Badis définit clairement son nationalisme algérien : « Je suis l’islam fort, je ne sors pas d’une terre dans laquelle je suis rentré, je ne sors pas des cœurs que j’ai rempli. […] Je suis l’islam fort pour l’éternité, qui persiste jusqu’à la résurrection […]. Je suis le nationalisme algérien avec ses composantes : la langue, la religion, l’histoire, la gloire, les souvenirs des leaders, des héros, des génies modèles de la perfection, tenants de la vertu malgré les entraves »(4).

En réaction à la politique française de dépersonnalisation, le cheikh Ben Badis percevait l’évolution historique au travers de la constitution d’individualités culturelles dont chacune constituait une communauté spécifique, un peuple. Au lieu d’un individu abstrait, représentant l’espèce humaine mais dépouillée de ses spécificités, cheikh Abdelhamid Ben Badis affirmait leur identité dans leur mode d’être, de penser et d’agir en vertu de leur appartenance à une communauté culturelle déterminée.

Dans sa célèbre réponse à Ferhat Abbas, en avril 1936, il exprima très clairement ces idées. Dans la colonne de la revue ach-Chihab, il écrivait : « Nous aussi nous avons cherché dans l’histoire et dans le présent, nous avons constaté que la nation algérienne musulmane s’est formée et existe comme se sont formées les nations de la terre encore existantes. Cette nation a son histoire illustrée des plus hauts faits : elle a son unité religieuse et linguistique, elle a sa culture, ses traditions et ses caractéristiques bonnes ou mauvaises, comme c’est le cas de toute nation sur la terre. Nous disons ensuite que cette nation algérienne musulmane n’est pas la France, ne peut pas être la France et ne veut pas être la France. Il est impossible qu’elle soit la France même si elle veut l’assimilation ; elle a un territoire bien déterminé qui est l’Algérie avec ses limites actuelles […]. Ce peuple musulman algérien n’est pas la France, il ne peut pas être la France, il ne veut pas être la France, il ne veut pas l’être et, même s’il le voulait, il ne le pourrait pas, car c’est un peuple très éloigné de la France, par sa langue, ses mœurs, son origine et sa religion. Il ne veut pas s’assimiler »(5).

Le PPA n’était pas un parti politique « idéologique » au sens où il n’avait pas l’ambition de développer une idéologie globale répondant à l’ensemble des problèmes traversant toutes les sociétés contemporaines. Sa référence axiale était la lutte pour obtenir l’indépendance de l’Algérie mais au-delà de cet objectif fondamental des opinions diverses pouvaient s’exprimer au sein du Parti. Toutefois, certaines grandes orientations idéologiques étaient des marqueurs plus ou moins implicites du discours du PPA. Comme dans le discours du cheikh Ben Badis, pour le PPA l’islam et l’arabité constituaient le cœur de l’identité nationale algérienne. Ainsi, Chawki Mostefaï estimait que l’idéologie du PPA relevait du « nationalisme islamique » : « la tendance profonde c’est l’islam »(6).

Pour Belaïd Abdesselam, « en gros le contenu du nationalisme algérien, c’était l’arabisme et l’islam. On voulait l’Algérie, mais une Algérie ayant sa personnalité propre, se caractérisant par son appartenance au monde arabe et au monde islamique »(7). Selon Ahmed Mahsas, l’idéologie du PPA était marquée par l’islam en tant que référence culturelle et par le panarabisme en raison de la conscience des militants d’une attache civilisationnelle de l’Algérie au monde arabe. L’idéologie du Parti se voulait l’idéologie implicite du peuple algérien mais il fallait conceptualiser cela avec des méthodes « rationnelles et scientifiques »(8). En juin 1947, dans un article définissant sa ligne éditoriale, le journal Al-Maghrib al-Arabi, qui dépendait du PPA, affirmait refuser « les tentatives d’assimilation ou de francisation » et se définissait comme « le porte parole de l’arabisme et de l’islam »(9).

Mettant en avant la volonté de préserver les spécificités identitaires du peuple algérien à l’automne 1947, Chadli al-Makki, au Caire, affirmait dans le journal égyptien des Frères Musulmans, Al-Ikhwan al-Muslimin, que « le peuple algérien » avait « démontré qu’il ne voulait pas d’une politique d’assimilation, ni d’union (française), toutes deux étant incompatibles avec son histoire, sa langue, ses traditions ». Le représentant du PPA au Caire poursuivait en précisant que « l’Algérie » avait « sacrifié 35 000 martyrs dans les évènements de Mai 1945, ce n’était pas pour adhérer à l’Union Française mais bien pour défendre la personnalité algérienne et le nationalisme (kawmyia) arabe et pour sauvegarder la religion islamique »(10).

Inspiré des idées de l’islah et de la nahdha, le PPA développa cette conception d’une nation algérienne essentiellement définie par l’islam et l’arabité dans sa littérature interne. Les problématiques de la définition de la nation, du nationalisme et de l’identité étaient longuement discutées et définies dans les différents numéros du Bulletin d’éducation intérieur et dans des brochures du Parti.

A travers ces textes, le PPA développait des conceptions historicistes du nationalisme algérien. Comme chez le cheikh Ben Badis, la nation algérienne se définissait en fonction de critères « objectifs » comme la langue, la culture ou la religion. Pour le PPA, l’appartenance à la nation algérienne se définissait avant tout en fonction de l’appartenance à la communauté musulmane et à son histoire précoloniale(11). Cette conception organique de la nation algérienne professée par le PPA était pratiquement la même que celle développée par l’Association des ouléma et le cheikh Ben Badis. Elle permettait au PPA de s’opposer au Parti Communiste Algérien (PCA) qui défendait l’idée d’une « Algérie nation en formation » n’ayant pas d’héritage historique déterminé puisqu’elle devait naitre du « mélange de vingt races », constitué aussi bien par les colons que par les colonisés.

Contre l’Algérie en « formation » du PCA, le Bulletin intérieur d’éducation du PPA de juillet 1948 expliquait la centralité du fait islamique dans la définition de la nation algérienne : « Le facteur le plus puissant de l’unité nationale algérienne a été sans conteste l’islam qui, pendant treize siècles, a forgé l’unité religieuse, ethnique, linguistique psychique de la nation algérienne »(12).Pour les hommes du PPA, la nation algérienne était une « réalité » parce que la communauté musulmane existait historiquement et se vivait comme une communauté de destin liée par une histoire, une culture, une langue et une religion. Ce lien était renforcé par l’oppression coloniale qui s’attaquait spécifiquement à ses éléments identitaires fondamentaux. Cette affirmation de la « réalité » de la nation algérienne comprise comme une communauté organique était expliquée dans une brochure intitulée, Le Problème Algérien. Le MTLD(13) affirmait, comme base de départ, l’existence de la nation algérienne historiquement constituée par une identité ethnique, culturelle et religieuse : « une vie commune qui s’échelonne sur des siècles et une origine ethnique identique ont façonné le peuple algérien et en font dans les manifestations de la vie une nation avec son propre génie. […] La culture offre également, avec l’image des tableaux changeants malgré les régions, un véritable fonds culturel algérien de caractère arabe et islamique. […] La religion n’est pas un des moindres facteurs qui ont contribués à forger le caractère national de notre peuple »(14).

L’islam était perçu comme un élément majeur de l’identité algérienne. Le Bulletin intérieur d’éducation d’août 1950 mettait en avant le rôle de l’islam dans la formation de l’identité nationale algérienne : « grâce à l’islam, qui a été l’un des plus puissants courants religieux dans l’histoire de l’humanité, une véritable communauté culturelle d’une force inouïe s’est constituée dans notre pays. […] La réalité est que, privée par la conquête de son organe d’expression, l’Etat, l’âme algérienne n’a jamais cessé d’être vivante et agissante. Existant en tant que nation, malgré la politique de la dépersonnalisation de l’impérialisme, le peuple algérien a le droit de se gouverner lui-même, de jouir de la liberté et de la souveraineté qui lui furent ravies par la force »(15). L’islam était un élément majeur de l’identité nationale algérienne car il était une des principales valeurs héritées de l’histoire.

Elément central de l’identité algérienne, l’islam était posé comme une valeur intrinsèquement opposée à la puissance coloniale européenne et chrétienne. Il permettait aux nationalistes de mettre en avant leurs spécificités identitaires face à la politique coloniale de dépersonnalisation. Pour le PPA, l’islam était un facteur déterminant dans la résistance historique du peuple algérien. Il était une ressource morale capable de mobiliser le peuple algérien pour sa libération.

Le cheikh Abdelhamid Ben Badis avait développé cette idée. Pour lui, l’islam était à la fois un élément axial de l’identité algérienne et une ressource morale mobilisatrice des forces vives de la nation. Le 25 septembre 1937, dans un discours prononcé lors du Congrès général annuel de l’Association des ouléma, le cheikh Ben Badis expliqua l’importance de l’islam en tant que ressource morale nécessaire à la renaissance de l’Algérie opprimée par la colonisation française : « Nous nous mettons debout après que les évènements du temps nous ont broyés par le feu de la sédition et par les calamités, après que les malheurs nous ont malmenés et que nous nous sommes opposés à eux, après que les jours nous ont ballotés et que nous les avons bousculés. […] nous nous sommes levés après un siècle ; après que nous fûmes morts et enterrés, nous ayons été réanimés et ressuscités ; c’est une tradition universelle que nous avons comprise par le Coran. […] nous avons commencé une renaissance « bâtie sur les piliers de la religion, elle est devenue une paix pour l’humanité » (16).

En juillet 1948, le PPA-MTLD publiait un Bulletin d’éducation intérieur spécial à l’occasion du mois de ramadan. C’était l’occasion pour le Parti d’exprimer ses idées en matière de religion et de souligner l’importance de l’islam dans la résistance quotidienne des Algériens : « Le peuple Algérien est un peuple de traditions. Les missions évangéliques, Pères Blancs et Secours de Foucault, le savent bien eux qui ont tenté par tous les moyens, en faisant fi de tout scrupule, de lui faire renier l’Islam. L’administration coloniale le sait, aussi pour son malheur, elle qui les a appuyés de sa complicité agissante, en les faisant largement bénéficier dans leur œuvre apostolique des biens Habous, institutions sacrées de la communauté islamique, en prodiguant les licences de bistrots et de tripots de jeux, légalisant la prostitution, en dirigeant et noyautant lescultuelles en interdisant l’enseignement de la langue arabe… Mais la croisade anti-islamique a piteusement échoué grâce au sentiment profondément religieux de nos frères ». Le Bulletin d’éducation intérieur précisait l’importance de l’attachement à l’islam dans la lutte du peuple algérien : « Ce parfait respect de la religion laisse préjuger favorablement de l’avenir de notre peuple qui a saisi toute la portée du jeûne. […] Le ramadan est l’apothéose de l’Islam, lui-même apothéose de l’homme»(17).

Cette dénonciation des atteintes à l’islam et des volontés évangélisatrices n’était pas véritablement nouvelle dans le discours nationaliste. Le cheikh Abdelhamid Ben Badis s’était lui-aussi attaché à dénoncer cela quelques années auparavant. En septembre 1937, dans son discours prononcé lors du Congrès général annuel de l’Association des ouléma, le cheikh Ben Badis dénonça la politique anti-musulmane des autorités françaises : « La langue arabe a été combattue en vous au point qu’on a pensé que sa veine est morte en vous, que sa prononciation a été dénaturée. […] L’islam a été combattu en vous au point qu’on a pensé que ses repères ont disparu devant vous, qu’on a extirpé de votre âme ses croyances et ses générosités »(18).

De même, le cheikh Abdelhamid Ben Badis dénonça les agissements de l’Eglise catholique qui participait à l’oppression coloniale en Algérie en travaillant en plein accord avec les autorités françaises républicaines et laïques. Dans un article portant sur le Congrès eucharistique, tenu à Alger en mai 1939 avec le soutien de la République française laïque, il écrivait : « les religieux qui portaient sous leurs soutanes chrétiennes des cœurs politiques colonialistes ont approfondi la blessure en procédant à leur campagne de croisés qui rappelle aux musulmans les crimes des troupes sauvages et bestiales qui avaient égorgé sous la coupole de la Mosquée al-Aqsa soixante-dix mille musulmans pendant la croisade »(19). 

Dans le même esprit de résistance, dénonçant les idéologies opposées à l’islam, le Bulletin intérieur du PPA expliquait son refus du communisme, de l’impérialisme et du christianisme :« le Peuple Algérien est un peuple de traditions islamiques. Ces traditions sont tellement fortes que le communisme, qui est une doctrine matérialiste athée, est obligé de les respecter. L’Islam qui a su unifier le Peuple Maghrébin et lui insuffler cette foi et cette solidarité nationale, véritable stimulant dans la lutte séculaire qu’il mène pour l’indépendance, est resté toujours vivace au sein de notre peuple. […] L’impérialisme s’est attaqué à nos mosquées, à nos zaouïas, à nos écoles, il a mis la main sur le culte en domestiquant son personnel ; imams, muphtis et muezzins sont choisis pour être à sa dévotion. Il a infesté l’Algérie d’une nuée de missionnaires et de Pères Blancs pour tenter de déislamiser le pays et imposer le christianisme. […] Aujourd’hui comme hier, le Peuple Algérien reste musulman et cet attachement profond aux traditions islamiques se manifeste nettement dans les mœurs, les coutumes, la célébration des fêtes »(20). 

A la veille de l’insurrection du 1ier novembre 1954, la fraction du PPA rassemblée au sein du Comité Révolutionnaire Unité et Action (CRUA) reprenait l’idée d’une nation algérienne définie essentiellement par la langue arabe et par l’islam. Comme leurs prédécesseurs, les militants du CRUA dénonçaient la politique coloniale de dépersonnalisation qui s’attaquait prioritairement à la langue arabe et à l’islam.

Afin de commémorer le débarquement français en Algérie, le 5 juillet 1954, le CRUA édita un numéro spécial du journal Le Patriote. Pour marquer l’identité islamique du mouvement nationaliste révolutionnaire algérien et, en même temps, montrer le caractère mémoriel de ce numéro spécial, Le Patriote comportait en entête le verset coranique suivant : « Souvenez vous, le souvenir est un bienfait pour les croyants »(21). Ce numéro spécial dressait un bilan noir de la colonisation et magnifiait la résistance du peuple algérien. Dans cette lutte du peuple Algérien contre le colonialisme, l’islam était présenté comme le moteur de la bataille contre le colonialisme. Les activistes dénonçaient la mise sous tutelle  du culte musulman par l’administration qui cherchait par là à prévenir toutes résistances religieuses et culturelles du peuple algérien : « le culte musulman muselé par l’administration, dépossédé de ses biens habous, ne représente plus qu’un instrument entre les mains de l’administration ».Le Patriotedénonçait également les missionnaires chrétiens qui « s’efforcent d’évangéliser par le pain et par les produits pharmaceutiques des jeunes innocents : fils de musulmans »(22).

Au regard des propos des différents acteurs, le cheikh Ben Badis a eu une influence idéologique non-négligeable sur le PPA au travers de ses discours et de ses écrits. Inversement, l’action et le discours du PPA n’a pas été sans influence sur l’Association des ouléma. Toutefois, au-delà de cette relation dialectique entre les deux organisations, l’influence des idées islahistes sur le PPA s’exerça aussi par l’intermédiaire d’hommes qui, socialisés religieusement et culturellement dans le giron de l’Association des ouléma, s’engagèrent politiquement dans les rangs du PPA.

II. Des islahistes au PPA

A partir de la fin des années 1930, le PPA qui jusque là recrutait l’essentiel de ses cadres dans le prolétariat algérien immigré en France, commença à enrôler des jeunes gens issus de l’intelligentsia algérienne francophone et arabophone. Le PPA réussit à attirer dans ses rangs des hommes qui avaient été formés par l’Association des ouléma. A la mort du cheikh Abdelhamid Ben Badis, le 16 avril 1940, l’Association des ouléma perdit une partie de ses élites au profit du PPA. L’engagement de ces hommes dans les rangs du PPA ne signifiait pas l’abandon des desseins religieux et culturels islahistes mais leurs mutations en projets politiques révolutionnaires. Parmi ces hommes, il y avait Chadly al-Mekki et Mohammed Mahfoudi de Tébessa, Saïd Zemouchi et Abbad d’Oran, Kerbouch d’El Arrouch, Belkacem El Baïdaoui d’Aïn Beïda, Abderrahmane Bellagoune d’Oued Zenati, Sid Saïd Ali de Skikda, Mahmoud Bouzouzou de Bejaia, ou encore Hadj Hocine Slimani et Belkacem Guendouze de Médéa.

Ne pouvant pas étudier le parcours politique et intellectuel de l’ensemble de ces hommes, nous nous arrêterons sur deux d’entre eux : Belkacem Guendouze car il fut l’élève du cheikh Ben Badis ; et Mohammed Mahfoudi car il occupa, un temps, des fonctions importantes au sein de la direction du PPA.

Certains islahistes passés au PPA avaient directement côtoyés le cheikh Abdelhamid Ben Badis. En effet, né à Ougat, douar de la commune mixte de Berrouaghia en 1918, Belkacem Guendouze avait été un élève du cheikh Abdelhamid Ben Badis à Constantine à la fin des années 1930. A l’instar de certains membres de l’Association des ouléma qui avaient rejoint le PPA après la mort du cheikh Abdelhamid Ben Badis, il adhéra au PPA au cours de la guerre 1939-1945 sous l’influence de Hadj Hocine Slimani, un ‘alim formé à l’université al-Azhar du Caire qui enseignait et militait dans la région de Médéa(23).

Après la guerre 1939-1945, alors que la vie politique reprenait en Algérie, Belkacem Guendouze occupa une place importante de cadre du PPA à Médéa. Au printemps 1948, les autorités coloniales notaient que Belkacem Guendouze dirigeait, dans les faits, le PPA au niveau local alors que M’hamed Keskessa en était officiellement le chef(24). Quelques mois plus tôt, en octobre 1947, il s’était présenté sur la liste du MTLD aux élections municipales à Médéa.

A la même période, le PPA décida de s’investir au sein des organisations de la société civile algérienne afin d’étendre son influence à des secteurs de la société où il n’était pas encore présent. Dans ce cadre, le PPA s’investit particulièrement dans l’enseignement arabe libre qui avait été impulsé par l’Association des ouléma dans les années 1930. Possédant une formation religieuse et ayant été l’élève du cheikh Abdelhamid Ben Badis, Belkacem Guendouze joua un rôle moteur dans le développement de cette politique à Médéa où le PPA essaya de prendre le contrôle de la médersa al-Irchad.

Au cours de l’Assemblée générale annuelle de la médersa al-Irchad, devant 600 personnes réunies au cinéma Rex de Médéa, le 14 décembre 1947, des incidents opposèrent des militants du PPA aux autres sociétaires membres de l’UDMA de Ferhat Abbas. Le mufti Fekkar affirma que la médersa ne devait pas être un foyer d’éducation politique mais une école permettant de regrouper tous les enfants musulmans de la commune. Professeur à la médersa, Belkacem Guendouze attaqua l’administration française. Il demanda que les membres du conseil d’administration de la médersa qui étaient fonctionnaires dans l’administration coloniale, soient exclus de la direction de l’établissement « car ceux-ci reçoivent des directives du Sous-préfet et du gouvernement de la France ». Face à l’offensive de Belkacem Guendouze, le vice-président du bureau sortant, Nourreddine Bouchenafa se déclara démissionnaire et affirma que son retour était conditionné par la « purge » du corps enseignant de tous les membres du PPA. Belkacem Guendouze répliqua que « le PPA était capable de diriger la médersa sans le concours de l’administration. Il l’a montré à Alger et dans d’autres villes d’Algérie où les gens comprennent le mot de « nation » d’une autre façon que les médéens »(25).

Les membres du PPA essayèrent de constituer une nouvelle direction indépendante mais ils n’y parvinrent pas. Belkacem Guendouze et les membres du PPA n’étaient majoritaires ni au sein du conseil d’administration et ni parmi les adhérents de la médersa al-Irchad. Face à l’opposition de la majorité des adhérents de la médersa, les membres du PPA durent reculer.

A la suite de ses déclarations, Belkacem Guendouze fut licencié de son poste de professeur à la médersa al-Irchad en mars 1948. Les militants du PPA qui étaient membres du conseil d’administration de la médersa, écrivirent une lettre collective dans laquelle ils donnaient leur démission du bureau d’al-Irchad. Cela marquait l’échec de la prise de contrôle de la médersa par le PPA. L’administration française n’était pas étrangère à cet échec puisqu’elle avait accordé une subvention de 100 000 francs pour que la médersa ne tombe pas sous la coupe du PPA-MTLD. L’union des « administratifs » et des autorités avait eu raison des militants PPA-MTLD au sein de la médersa de Médéa(26).

Au-delà de ses activités dans le domaine éducatif, Belkacem Guendouze, militant actif du PPA, intégra l’Organisation Spéciale (OS) en mars 1949 sur la demande d’Ali Bassour. Organisation paramilitaire du PPA, l’OS était chargée de préparer des militants strictement sélectionnés à déclencher une insurrection et de former les premiers cadres de l’armée de libération qui devait mener une « guerre de guérilla » contre les forces coloniales françaises. Belkacem Guendouze dirigeait le groupe de l’OS à Médéa.

Ayant fait toute sa scolarité en langue arabe, Belkacem Guendouze se trouvait dans une position particulière au sein de l’organisation paramilitaire. En effet, la langue de travail au sein de l’OS était le français. Les documents nécessaires à la formation des militants étaient rédigés uniquement en français et au cours des inspections de contrôle certains instructeurs s’adressaient à leurs hommes en langue française. Ne pouvant pas lire le manuel d’instruction de l’OS, Belkacem Guendouze transcrivait en arabe les leçons qui lui étaient dispensées par ses supérieurs afin de pouvoir les transmettre aux militants dont il avait la responsabilité. Il fit ainsi un travail de traduction nécessaire pour former, en langue arabe, les militants de l’OS au maniement des armes.

Au moment du démantèlement de l’OS au printemps 1950, Belkacem Guendouze fut arrêté par la police française. Dans une caisse enterrée au fond de son jardin, les autorités coloniales saisirent des armes et des documents(27). Parmi ces documents, il y avait : un texte ronéotypé intitulé « Education organique » ; un document relatif au « service intérieur » ; le règlement intérieur ; un texte dactylographié intitulé « L’attitude du militant PPA devant la police ».

Le 11 mars 1952, Belkacem Guendouze fut condamné par le tribunal de Blida à 4 ans de prison, 120 000 francs d’amende, 5 ans d’interdiction de séjour et 10 de privation de droits civiques. Après plus de deux ans de prison, il fut libéré en juillet 1952. Il reprit immédiatement son activité au sein de la section locale du Parti. A Médéa, la libération de Belkacem Guendouze permit de réorganiser la section locale du PPA. Guendouze reprit les rênes de la section et chercha à relancer son activité qui n’était plus effective depuis le démantèlement de l’OS au cours du printemps 1950(28).

En 1953-1954, alors que le conflit entre les membres du Comité central et Messali Hadj provoquait l’éclatement du Parti, Belkacem Guendouze, comme la majorité des cadres et des militants du PPA de la région de Médéa, suivit le Président du PPA. Le 8 octobre 1954, Belkacem Guendouze prit la parole dans la mosquée de Médéa pour demander la libération de Messali Hadj qui était assigné à résidence surveillée en France. Cette intervention lui valut une condamnation à 2 mois de prison avec sursis(29). A l’instar de nombre de cadres nationalistes raflés après la dissolution du MTLD, il fut arrêté le 5 novembre 1954 suite au déclenchement de la Révolution algérienne quatre jours plus tôt bien qu’il n’y avait pas pris part. Partisan de Messali Hadj, Belkacem Guendouze rejoignit le Mouvement National Algérien (MNA) à sa libération de prison en juin 1955. Finalement, Belkacem Guendouze trouva la mort au cours des affrontements fratricides entre le MNA et le FLN à Blida en 1956. Le journal messaliste La Voix du Peupleannonça son décès dans son numéro du 11 mars 1956.

Si Belkacem Guendouze occupa des responsabilités essentiellement au niveau local, Mohammed Mahfoudi, qui avait lui aussi été formé dans le giron de l’Association des ouléma, joua un rôle important au sein de la direction du PPA au niveau national.

Autre figure d’islahistes ayant rejoint les rangs du PPA, Mohammed Mahfoudi n’avait pas été l’élève du cheikh Abdelhamid Ben Badis bien qu’il fut profondément marqué par son message et son enseignement. Enfant de Tébessa, Mohammed Mahfoudi est né le 1ier février 1921 dans une famille modeste de la ville du cheikh Larbi Tébessi, de Chadli al-Mekki et de Malek Bennabi. Ancien élève du cheikh Larbi Tébessi de l’Association des ouléma, Mohammed Mahfoudi était lettré en arabe et en français. Malgré son bilinguisme, Mahfoudi était avant tout un arabophone et sa culture arabe était bien plus solide que sa culture française. Il suivit l’enseignement de la médersa d’Etat de Constantine où il obtient son diplôme, en sortant premier de sa promotion. A la suite de cela, il fut admis, par voie de concours, à la médersa d’Etat d’Alger où il passa deux ans de 1942 à 1944. A la fin de cette année, il échoua à ses examens de passage en sixième année. Durant ses études à la médersa d’Etat d’Alger, Mahfoudi s’engagea en politique dans les rangs du PPA(30). Malgré cet engagement, Mohammed Mahfoudi, qui avait été socialisé dans le cadre de l’islah, restait profondément marqué par les idées culturelles et religieuses développées par l’Association des ouléma et par le cheikh Ben Badis.

A la suite de son échec aux examens, Mohammed Mahfoudi fut engagé comme professeur d’arabe libre par le cheikh Bachir el-Ibrahimi, président de l’Association des ouléma. En 1944, il devint enseignant à la médersa islahiste de Sidi-Bel-Abbès, pendant quelques mois. A partir de décembre 1944, il professa à la médersa islahiste, « l’éducatrice », de Mostaganem. Dès son arrivée dans cette ville, en plus des cours qu’il dispensait pour les cadets, il organisa des cours du soir destinés aux adultes. Militant actif du PPA, en avril 1945, il se décida, sans l’assentiment du comité directeur de la médersa, à donner, après les cours du soir, des conférences au cours desquelles il explicitait les idées politiques du Parti nationaliste. Cette activité politique en faveur du PPA dans le mur d’une médersa d’obédience islahiste, lui valut d’être révoqué de ses fonctions de professeur par le comité directeur de l’établissement.

Organisateurs des manifestations du 1ier mai 1945 à Mostaganem, Mohammed Mahfoudi fut interné le 18 mai 1945 à la prison de Bossuet puis de Méchiria. Après dix mois de détention, il fut libéré le 18 mars 1946 en vertu de l’amnistie s’appliquant aux prisonniers politiques. Après cette épreuve, il retourna à Tébessa où il exerça son métier de professeur de langue arabe et de religion islamique dans une médersa privée de la ville. Le cheikh Larbi Tebessi l’avait aidé à retrouver un emploi. En plus de ses activités d’enseignement, Mohammed Mahfoudi devint l’un des dirigeants les plus dynamiques du PPA dans le constantinois.

En avril 1948, Mohammed Mahfoudi fut candidat du MTLD à l’Assemblée algérienne dans la circonscription de Tébessa. Comme de nombreux candidats du MTLD, il échoua à ces élections en raison du trucage massif du scrutin par l’administration coloniale. A la suite de cette campagne, il fut condamné à un mois de prison avec sursis et à 3000 francs d’amende pour coups et blessures volontaires(31).

Les pressions des autorités coloniales n’entamèrent pas les convictions nationalistes de Mohammed Mahfoudi. En 1950, il devint permanent appointé du PPA. Il était chargé des liaisons avec la Tunisie et adjoint d’Ahmed Bouda au sein de la Commission centrale des affaires islamiques. Selon Abdelhamid Mehri, cette commission « avait entre autres missions de créer des médersas libres et de collaborer avec la presse arabophone du Parti »(32). La commission fournissait aussi un effort pour « arabiser » le vocabulaire politique du Parti en constituant des lexiques de termes politiques en langue arabe(33). Par la suite, du fait de ses compétences dans le domaine de l’enseignement, Mohammed Mahfoudi fut intégré à la Commission Supérieure de l’Enseignement qui était chargée de contrôler et de gérer les médersas du PPA.

En novembre 1950, il fut nommé directeur de la médersa al-Irchad de Blida, d’obédience PPA. Cette activité de directeur ne consistait pas directement à enseigner mais à orienter et à contrôler l’enseignement dispensé aux élèves d’une des médersas les plus en vue du PPA. De par sa culture religieuse et son éloquence, Mohammed Mahfoudi intervenait au cours des cérémonies organisées par la médersa pour les grandes fêtes musulmanes telles que l’Aïd al-Kébir, l’Aïd as-Seghir et le Mawlid an-Nabawi. Il en profitait pour faire des exposés sur la vie du Prophète Mohammed (BSDL) ou bien sur l’histoire de la civilisation islamique afin de mettre en avant des éléments du passé capables de servir à l’édification du présent.

Homme de lettres et militant nationaliste, Mohammed Mahfoudi fut naturellement attiré par le journalisme qui était un moyen, pour lui, de faire valoir ses idées. Il collaborait au bimensuel arabophone Al-Maghreb al-Arabi, lancé en 1947 avec le soutien du PPA et dirigé par un ancien membre de l’Association des ouléma, le cheikh Saïd Zahiri. Dès sa création, il collabora au journal nationaliste arabophone proche du PPA, al-Manar qui était dirigé par le mourchid des Scouts Musulmans Algériens (SMA), Mahmoud Bouzouzou. Mohammed Mahfoudi était un proche du directeur d’al-Manar avec lequel il partageait un grand nombre d’idées politiques, culturelles et religieuses sur le devenir de l’islam et de l’Algérie. A partir de janvier 1953, il n’était plus appointé directement par le PPA mais par le journal al-Manar. Cela dénotait la distance de plus en plus grande existante entre Mohammed Mahfoudi et l’équipe dirigeante du PPA. A partir de février 1953, il s’investit plus activement dans ses fonctions de directeur de la médersa al-Irchadqu’il avait dû quelque peu délaisser en raison de ses fonctions au sein du PPA. Dans les colonnes d’al-Manar, il s’occupait plus particulièrement de la rubrique consacrée à la Tunisie.

A partir de la fin de l’année 1953, il prit de plus en plus de distance avec l’équipe dirigeante du PPA. Il était plus proche politiquement et intellectuellement de personnes non-membres du PPA comme le cheikh Larbi Tébessi ou de gens en délicatesse avec la direction du Parti comme Chadli al-Mekki et Mahmoud Bouzouzou. Les hommes de ce groupe informel représentaient un des orientations « islamisantes » existantes au sein du PPA. Pour eux, l’engagement nationaliste ne pouvait pas être séparé du combat culturel et religieux pour la renaissance de la culture arabo-islamique en Algérie. Ces hommes étaient profondément attachés aux objectifs culturels énoncés par le cheikh Abdelhamid Ben Badis et le courant islahiste en général.

Dans la crise qui opposa le Comité central du PPA-MTLD à Messali Hadj, Mohammed Mahfoudi chercha à préserver l’unité du Parti en gardant une certaine neutralité entre les différents clans. Jusqu’à l’été 1954, Mohammed Mahfoudi et Mahmoud Bouzouzou s’efforcèrent de rassembler les intellectuels du PPA autour d’une tendance qui s’était constituée en France autour de Belkacem Radjef et d’Ahmed Mahsas. Cette tendance avait pour objectif de maintenir l’unité des rangs nationalistes(34). Face à ces divisions, Bouzouzou et Mahfoudi pensèrent créer une nouvelle organisation, nommée le « Mouvement de la renaissance islamique », constituée sur le modèle des Frères Musulmans égyptiens.  Cette organisation se donnait pour objectif d’allier les volontés de réformes culturelles et religieuses de l’islah et l’action politique anti-colonialiste révolutionnaire du PPA(35).

A cours d’argent, en septembre 1954, Bouzouzou et Mahfoudi acceptèrent, sans enthousiasme, de rédiger le journal messaliste arabophone Sawt ach-Chaab. Après la parution de quelques numéros, l’édition de Sawt ach-Chaab cessa suite au déclanchement de l’insurrection. Après le 1ier novembre 1954, Mohammed Mahfoudi prit position en faveur de Messali Hadj et accéda à la direction du Mouvement National Algérien (MNA) créé par l’ancien président du PPA pour contrer le FLN qui avait déclenché l’insurrection. Mahfoudi fut arrêté peu après l’insurrection mais, n’ayant aucun élément contre lui, les autorités coloniales durent le relâcher.

A la suite de l’insurrectiondu 1ier novembre 1954, la répression s’abattit sur les militants nationalistes et les organismes liés au PPA. L’administration française prononça la dissolution des médersas liées au Parti et la mise sous séquestre de leurs biens. Les médersas du PPA étaient considérées par les autorités coloniales comme des « foyers de propagande »nationaliste dispensant « un  enseignement tout imprégné de séparatisme et de haine contre l’institution nationale »(36). Afin de poursuivre son activité éducative, la médersa al-Irchadpassa sous le contrôle de l’Association des ouléma. Au cours de l’Assemblée générale du 30 janvier 1955, un nouveau conseil d’administration, dominé par les islahistes, fut élu. Le conseil d’administration ne comptait plus que 6 membres de l’ex-PPA-MTLD, tous de tendance messaliste, sur 15 membres. La majorité des membres était désormais liée à l’Association des ouléma. Symboliquement Mohammed Mahfoudi remit les clefs de la médersa al-Irchad au cheikh Abdellatif  Soltani de l’Association des ouléma.

Ses bonnes relations avec certains cadres de l’Association des ouléma, lui permirent, en mars 1955, alors qu’il était en liberté provisoire, d’adresser un article à la direction du journal al-Bassaïr de l’Association des ouléma. Celui-ci s’intitulait « La condamnation des tortionnaires est une obligation de la justice ». Dans cet article, Mahfoudi critiquait violement les agissements de la police et rappelait les circonstances de son arrestation après le déclenchement de l’insurrection. L’organe de l’Association des ouléma publia l’article dans son édition du 4 mars 1955.

Du fait des luttes fratricides entre le FLN et le MNA, en 1956, Mohammed Mahfoudi s’installa à Paris où il donnait des cours d’arabe à des enfants algériens. Dans le même temps, il collaborait au journal La Voix du Peuple, l’organe clandestin du MNA. Le 19 mars 1957, Mohammed Mahfoudi fut arrêté à Paris et dirigé sur Alger. Dans la capitale algérienne, il fut condamné à un an de prison. A sa sortie de prison, le 20 mars 1958, il fut dirigé sur le camp de Berrouaghia au sud de Médéa. Il ne fut libéré que le 20 mai 1959. Le MNA étant dans une impasse et ne voulant pas se rallier au FLN, Mohammed Mahfoudi décida de se retirer définitivement de la vie politique.

Au travers des parcours politiques de ces deux militants nationalistes révolutionnaires, nous pouvons remarquer l’influence du cheikh Abdelhamid Ben Badis et des idéaux islahistes sur le PPA. En effet, si le cheikh Ben Badis a eu une influence intellectuelle sur le PPA, celle-ci s’est aussi exercée par l’intermédiaire d’hommes ayant défendu concrètement l’idée d’un nationalisme algérien fondé sur l’islam et l’arabité.

L’islam et la révolution : la contribution du cheikh Ben Badis

L’islam était perçu, par le PPA, comme une valeur, un fond national-culturel, permettant de s’opposer à la colonisation. L’islam était incorporé au nationalisme algérien comme l’une de ses valeurs centrales. Contrairement au nationalisme laïc de l’Occident, qui procédait d’une laïcisation des sociétés européennes, le nationalisme algérien puisait une grande partie de ses références dans l’islam. Celui-ci était considéré comme une des bases de l’identité nationale algérienne.

Cette vision de l’islam s’est transmise durant la Révolution algérienne puisque le FLN affirmait son orientation islamique dans son texte fondateur publié le jour du déclenchement de l’insurrection. Celle-ci avait été organisée par des hommes du PPA dont deux étaient fortement liés à l’Association des ouléma : Larbi Ben M’Hidi qui avait été l’élève du cheikh Moubarak al-Mili à Biskra ; et Mostafa Ben Boulaïd qui présidait lacultuelle d’obédience islahiste d’Arris et que les services de renseignement français qualifiaient d’« ouléma-MTLD »(37). Ces deux révolutionnaires du PPA, qui étaient issus de l’école du cheikh Abdelhamid Ben Badis, avaient indéniablement contribué à défendre l’orientation islamique du FLN. En effet, la déclaration du 1ier novembre 1954 affirmait vouloir « la restauration de l’Etat algérien souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques ».

Au-delà des textes politiques, l’islam fut l’un des deux éléments fondamentaux de ce que Malek Bennabi appelait le « tacite fondement idéologique » de la Révolution algérienne. Selon lui, l’Algérien qui a pris les armes durant la Révolution, le moudjahid, agissait « pour se lier à la promesse majeure [l’islam], il voulait mettre ainsi son militantisme, sa lutte, sa révolution, sa vie et sa mort en rapport avec une vieille promesse majeure qui date de quatorze siècles. […] la promesse majeure[…]était le plus fort stimulant de la révolution non pas la promesse mineure. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il faille négliger le rôle de la promesse mineure dans l’éclairage du chemin et de l’objectif. Le moudjahid savait qu’il luttait pour l’indépendance de son pays. L’indépendance de l’Algérie était la promesse mineure. Alors que la promesse majeure liait les moudjahidines avec […] les générations passées dans leur lutte et leur combat »(38).

Cette promesse islamique, qui anima le combat de milliers d’Algériens et d’Algériennes avant et pendant la Révolution, le cheikh Abdelhamid Ben Badis par son action en faveur de l’islam et de la langue arabe contribua à la revivifier dans une Algérie colonisée où la France faisait tout pour l’effacer. En janvier 1937, en conclusion de son texte intitulé « Pour qui je vis ? », le cheikh Ben Badis posait la question : « est-ce que vous vivrez comme moi pour l’islam et pour l’Algérie ? »(39). Avec le recul de l’histoire, nous savons que des milliers d’Algériens et d’Algériennes, militants de différentes organisations et acteurs de la Révolution, ont répondu, en parole et en acte, positivement à cette question. Ces hommes et ces femmes vivaient et luttaient, comme le cheikh Ben Badis, « pour l’islam et pour l’Algérie ». Le grand mérite politique du cheikh Abdelhamid Ben Badis est d’avoir été l’un des premiers à poser cette question fondamentale qui a contribué à forger l’esprit révolutionnaire de milliers d’Algériens et d’Algériennes. En cela, l’apport du cheikh Abdelhamid Ben Badis à la lutte de libération nationale est fondamental.

***

[1] Mohammed Harbi évoqua une solidarité de « classe », puisque les Elus et les Ouléma se recrutaient massivement au sein de la « bourgeoisie » algérienne, ce qui aurait incité les Ouléma à faire alliance avec des assimilationnistes éloignés d’eux sur le plan idéologique. Malek Bennabi parla, pour expliquer ce fait, d’un « complexe d’infériorité » des Ouléma face aux intellectuels de culture occidentale, les« intellectomanes », qu’ils jugeaient comme « leurs protecteurs ».

2 Ben Khedda Benyoucef, Les origines du premier novembre 1954, Alger, CNERMNR, page 61

3 Rappelons que Messali Hadj lui-même avait grandi dans une famille de Tlemcen liée à la confrérie Derqawiya. Sur la perception positive des confréries soufies par des militants du PPA, cf. Ben Khedda Benyoucef, Les origines du premier novembre 1954, op. cit., pages 59-60 ; Ben Bella Ahmed, « L’Islam et la Révolution Algérienne », conférence du Conseil Islamique tenue à Genève les 10 et 11 mars 1985.

4 Ben Badis Abdelhamid, « La grande célébration de l’inauguration de l’école « Dar al-Hadith » à Tlemcen », in Ben Badis Abdelhamid, Textes choisis, Alger, Ed. ANEP, 2006, page 74

5 Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, tome 1, 1919-1939, Paris, Ed. Paris-Méditerranée, 2003, page 396

6 Entretien avec Chawki Mostefaï, avril 2008.

7 Bennoune Mahfoud et Ali El Kenz, Le hasard et  l’histoire, Entretien avec Belaïd Abdesselam, Tome I., Alger, ENAG, 1990, page 31. Développant la même idée, Ameur Khider qui fut militant de l’Etoile Nord Africaine et du PPA dans l’immigration algérienne en France, affirmait en conclusion de ses mémoires :« L’ENA et le PPA ont levé bien haut l’étendard de la nation algérienne, celui de l’arabisme et de l’islamisme ». cf. Ameur Khider, La vie d’un orphelin, Mémoires d’un grand militant, Alger, Ed. Ihaddaden, 2006, page 259.

8 Entretien avec Ahmed Mahsas, avril 2008.

9 Guechi Fatima Zohra, La presse algérienne de langue arabe de la fin de la seconde guerre mondiale au déclenchement de la révolution de novembre 1954, Thèse de troisième cycle d’Histoire, tome 1, Paris, 1982, page 41.

10 Ibid., page 102

11 L’appartenance à la communauté musulmane n’impliquait pas obligatoirement la croyance en Allah ou la pratique de l’islam. C’était une appartenance avant tout ethnoculturelle. Ici une différence peut être introduite avec l’Association des ouléma car celle-ci se donnait pour but fondamental de revivifier la foi et la culture de cette communauté ethnoculturelle.

12 CAOM 4I 203

13 Le Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (MTLD) était la vitrine légale du PPA interdit le 26 septembre 1939. Le MTLD avait été constitué à la suite des élections à l’Assemblée nationale française d’octobre 1946.

14 Le Problème Algérien, pages 5-6

15 CAOM 4I 227-228

16 Ben Badis Abdelhamid, « Discours du président, le professeur Abdelhamid Ben Badis », ach-Chihab, octobre 1937, in. Ben Badis Abdelhamid, Textes choisis, op. cit., pages 76-77

17 CAOM 4I 227-228

18 Ben Badis Abdelhamid, « Discours du président, le professeur Abdelhamid Ben Badis », ach-Chihab, octobre 1937, in. Ben Badis Abdelhamid, Textes choisis, op. cit., pages 75-76

19 Ben Badis Abdelhamid, « A travers le Congrès », ach-Chihab, mai 1939, in. Ben Badis Abdelhamid,Textes choisis, op. cit., page 190

20 CAOM 4I 227-228

21 Coran 51 : 55

22 CAOM 4I 227-228

23 Né en 1907 au douar Hennacha dans la commune mixte de Djendel, Hadj Hocine Slimani reçut une formation islamique « classique ». Il effectua le pèlerinage à la Mecque et étudia plusieurs années en Egypte à l’université al-Azhar. De retour à Médéa en 1938, il acquit rapidement le statut de ‘alim dans la région. A la même époque, il décida de s’engager dans les rangs du PPA. Il dispensait des cours de religion islamique à la section PPA de Blida. Hadj Hocine Slimani avait une forte influence sur les jeunes militants nationalistes de la ville. Selon Benyoucef Ben Khedda, « il faisait vibrer en nous la corde religieuse, nous rappelant à chaque fois le verset coranique : « et ne vous soumettez pas aux tyrans, vous irez en enfer ». Ce langage, dit dans l’état de guerre que nous vivions, nous allait droit au cœur ». Cf. Ben Khedda Benyoucef, Les origines du premier novembre 1954, op. cit., page 83

24CAOM 4I 46

25 CAOM 4I 132

26 CAOM 4I 204

27 CAOM F 213 – La caisse contenait : 10 pétards de cheddites, 21 pétards de dynamite, 8 balles de 8mm, 1 paquet de poudre blanche, 2 rouleaux de mèches lentes, 2 petits morceaux de mèches lentes, 41 amorces et des documents placés dans un porte feuille en cuire.

28 CAOM 4I 204

29 L’Algérie Libre, 10 octobre 1954

30 CAOM 4I 194

31Ibid.

32 Mehri Abdelhamid, interview, in. El Watan, 22 septembre 2004.

33 Entretien avec Abdelhamid Mehri, avril 2008.

34 CAOM 4I 194

35 CAOM 4I 114

36 CAOM 4I 69

37 Cf. Sellam Sadek, La France et ses musulmans, Un siècle de politique musulmane, 1895-2005, Alger, Casbah Editions, 2007, page 251

38 Bennabi Malek, « Planification et idéologie », Conférence prononcée le 21 janvier 1973, devant les élèves officiers de l’Ecole militaire interarmes de Cherchell. In. Bennabi Malek, La réalité et le devenir, Alger, Alem el Afkar, 2009, pages 88-89

39 Ben Badis Abdelhamid, « Pour qui je vis ? », ach-Chihab, janvier 1937, in. Ben Badis Abdelhamid,Textes choisis, op. cit., page 87.


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