Mohamed EI-Bachir El-lbrahimi par lui-même

Mohamed EI-Bachir El-lbrahimi par lui-même

Qui suis-je ?

Mohamed El-Bachir Ben Mohamed Es Saadi ben Omar ben Mohamed Es Saadi ben Abdellah ben Omar El-lbrahimi, du nom d’une tribu arabe aux multiples lignages et descendances et dont la généalogie est connue sous le nom des «Ouled Brahem», l’une des sept tribus coexistant au pied du grand Allas septentrional, relié aux monts des Aurès, à l’Ouest, dans le département de Constantine, en Algérie.

Notre tribu fait partie des sept tribus affiliées à la descendance de Yahia Ben Messahel dont la qualité avérée de la noble filiation chérifienne est transmise par voie orale et affirmée chez les érudits des lignées et des filiations, à l’exemple de l’imam Abderrahmane Essabagh El Bijaoui, auteur du livre “el fouçoul el mouhimma” (les filiations importantes). Cinq vénérés oulémas, appartenant à notre lignage, ont vécu entre les neuvième et les treizième siècles après l’Hégire. Ils ont tous écrit sur cette filiation et l’ont remontée, preuves et d’arguments historiques, à l’appui. Parmi eux, Cheikh Omar El Ibrahimi, le dernier aïeul qui avait composé un livre sur le sujet et que j’ai lu, enfant. Si importante soit-elle, j’ai hérité de mon oncle, qui a assuré mon éducation et s’est chargé de mon enseignement, le peu d’intérêt à accorder à cette ascendance chérifienne. Il est incontestable que nos origines soient purement arabes, et s’ils ne remontent pas à Koreish, ils remontent à Hilal ben Amer, car nous sommes installés sur l’un des premiers espaces que les Béni Hilal ont largement occupés au cours de leur première migration à partir de la haute Egypte, au milieu du Verne siècle de l’hégire.

Ma naissance

Je suis né à la levée du matin d’un jeudi 14 choual 1306 de Y hégire qui correspond au 13 juin 1889, je tiens cette date de mon oncle dont je parlerai tout à l’heure. Je l’ai lue de la plume de mon grand père sur la couverture d’un livre sur lequel il notait les naissances et les décès de la famille, dont les naissances de mes sœurs nées avant moi. Des mâles de mon père, je suis le seul à voir survécu.

Mon éducation

J’ai été éduqué sur la même base que les enfants des familles rurales instruits. Une vie fondée toujours sur la simplicité dans la subsistance, la probité dans la conduite, la force dans la morale et la santé physique. Toutes ces qualités découlent de l’éloignement de nos villages, à l’époque, de la civilisation bruyante. A l’âge de neuf ans, mon pied gauche fut atteint d’une maladie que la négligence et l’éloignement de la médecine moderne ont aggravée entrainant un boitement. Le temps passé à dévorer les livres et à les mémoriser intégralement, a constitué un grand attendrissement qui me faisait oublier les douleurs et la tristesse suscitées par ce infirmité. Hormis ce handicap, je dois à mon éducation rurale, toutes les facultés physiques, intellectuelles et morales que j’ai acquises à ce jour.

Le cadet de mes oncles, cheikh Mohamed El Mekki, l’alem de notre région connue sous le nom de « Righa », un parfait érudit des sciences de la langue arabe, s’est chargé de mon éducation. Les familles des oulémas dans notre pays ont hérité et préservé une vieille tradition qui consiste à assurer les activités inhérentes à l’école. Elles reçoivent ainsi des dizaines voire des centaines d’élèves qui se consacraient aux études. La famille prend en charge leur restauration par bienfaisance quelque soit leur nombre. Le Alem ou les Oulémas de la famille leur dispensent des cours réguliers, durant la journée, puisés dans des ouvrages enseignés à El Azhar  Parmi ces familles, compte la nôtre qui a hérité el ilm depuis les cinq derniers siècles connues et parmi ses érudits célèbres qui se sont dévoués à la cause de l’enseignement et aux activités vouées à l’utilité publique, dans la quête de l’agrément de Dieu, l’on cite Cheikh Mohamed Chérif el Omri El Ibrahimi, Cheikh Moubarak El Ibrahimi et Cheikh El Koureichi El Ibrahimi. Ces personnes ont vécu au cours des trois siècles derniers.

L’instruction

Je n’ai pas quitté mon domicile pour m’instruire. Mon domicile fut école où j’ai étudié avant d’y enseigner. Dés ma troisième année, mon oncle s’est chargé de mon éducation et de mon instruction. Je ne le quittais pas même durant le sommeil et les repas. Il ne m’abandonnait pas une minute sans m’inculquer une connaissance nouvelle. Il avait une étonnante méthode de diversifier les thèmes ainsi que les sujets à mémoriser de façon à ce que je ne m’ennuie pas. De mon côté, j’avais une mémoire phénoménale qu’il a su entretenir et utiliser à bon escient. J’ai, ainsi, appris intégralement et parfaitement le Coran à la fin de mes huit ans et j’ai également appris avec lui, à cet âge, à cause de la diversité que j’ai signalée, El fiât Ibn Malek1 et Talkhis el Miftah (synthèse de la clef). A dix ans, j’ai appris par cœur plusieurs longs opuscules scientifiques. A ‘quatorze ans, j’ai mémorisé les deux Al fiât d’El Iraki sur les chroniques et les biographies, Noudhoum El Douai (systèmes des Etats) d’Ibn El Khatib et la grande partie du recueil de ses lettres réunies dans son ouvrage Reihanet el Koutoub (le fleuron des livres) ainsi que l’immense majorité des érudits de l’Andalousie à l’instar d’Ibn Chahid, Ibn Abi El Khissal, Abi el Matraf Ibn Abi Amira, ainsi que ceux du Machrek, à l’exemple d’Essabi et el Badie. J’ai appris les Moualakat (Les iodes) et El Moufadhaliat’2, la totalité de l’œuvre poétique d’El Mutanabbi, une bonne partie des poèmes de Chérif Erradi, Ibn Erroumi, Ibn Temmam, El Bouhtouri et Abi Nouas. J’ai également récité nombre de poèmes du trio : Djarir, El Akhtal et El Farazdaq. J’ai appris des ouvrages entiers de la langue arabes comme El Islah et El Fassih et des œuvres de littérature tels qu’El kamil, El Bayane, Adab El Katib. J’ai appris les biographies des personnalités consignées dans «Nafh Etfib», avec leurs actes et poèmes ; ce livre – publiée aux édifions Boulak – tombait toujours sous mes yeux depuis que j’ai commencé à fréquenter les livres et je garde toujours en mémoire l’emplacement exact des mots dans les pages de l’ouvrage de même que je me souviens des numéros des pages de cette édition et de leurs contenus. De ce que nos ancêtres nous ont légués de poèmes singuliers, je mémorisais des dizaines de vers, pourtant écoutés une seule fois. Mon oncle m’occupait la journée durant par les leçons de grammaire, seul ou en compagnie d’autres élèves. Me soumettait chaque fin de journée à un contrôle d’assimilation, il se réjouissait des réponses que je fournissais. A la tombée de la nuit, il me dictait ce qu’il avait en mémoire de poèmes choisis, puisés dans un recueil, intégralement ou sous forme d’extraits, jusqu’à ce que je mémorise cent vers, il m’opposait un refus, lorsque j’en demandais davantage. Il justifiait son objection en me disant : ton cerveau finira par se fatiguer à force d’apprendre et de mémoriser comme le porteur de lourdes charges finit par s’épuiser. Puis, m’expliquant le sens des poèmes, il m’ordonnait, que Dieu ait son âme, d’aller me coucher.

Mon oncle décéda en 1903 alors que j’avais quatorze ans. J’ai récité devant lui certains ouvrages au moment où il était sur son lit de mort. Me décernant la maîtrise connue à l’époque, il m’ordonna de le remplacer et de dispenser des cours à mes camarades élèves auxquels -il s’était dévoué et s’est chargé de leur enseignement. J’ai respecté sa volonté et le Tout Puissant m’a aidé dans ma tâche. L’accumulation des connaissances, stockée dans ma mémoire extraordinaire, m’a été d’une grande utilité ; ce qui m’a permis d’acquérir prématurément une prééminence et le destin a voulu que je devienne cheikh (enseignant vénéré) dés ma prime jeunesse. A peine ai-je commencé l’âge de la jeunesse que je fus atteint du pire défaut qui puisse atteindre mes semblables, à savoir le défaut de l’orgueil et de la suffisance. Je me voyais capable de me mesurer aux érudits de la langue, de ses aspects singuliers et extraordinaires et de m’opposer aux savants de la généalogie et de la poésie. J’ai failli sombrer à cause de ce défaut si ce n’est une qualité littéraire radieuse et noble et un voyage au Machrek qui m’en avaient guéri.

Mon voyage au Machrek

J’ai quitté l’Algérie pour El Hijaz en 1911 alors que j’avais vingt et un ans où, sur son ordre, j’ai rejoins mon père qui est y était établi. J’ai transité par le Caire où je suis resté trois mois faisant le tour des cycles de cours d’El Azhar. J’ai rendu visite à Ahmed Chawki dont j’apprenais et récitais les poèmes. J’ai rencontré également Hafez Ibrahim dans un café du Caire, Rachid Réda à Dar Eddaoua wel Irchad (prédication et orientation) ainsi qu’un groupe d’Oulémas d’El Azhar avant de regagner Médine où résidait mon père. Je me suis consacré à la lecture avant de dispenser bénévolement des leçons et d’assister à plusieurs cours d’exégèse et du Hadith. Ma mémoire peu commune m’a aidé à emmagasiner les noms des hommes et à mémoriser des livres entiers du Hadith. En plus des bibliothèques privées, je fréquentais trois grandes bibliothèques, riches en dizaines de milliers de manuscrits rares: la bibliothèque de Cheikh El Islam, puis celle du Sultan Mahmoud et, enfin, celle de notre vénéré Cheikh El Wazir Ettounoussi. J’ai, ainsi, plus de cinq ans durant, tiré profit pour mémoriser ou parcourir les contenus de ces documents.

C’est au cours de cette étape de ma vie que mon esprit s’est ouvert à la vie publique. J’ai, ainsi, contribué aux débats croisés sur la politique générale de l’Etat ottoman et ses relations avec les Arabes ainsi que la réforme scientifique de la mosquée de Médine (El harem El Madani), entreprise que j’ai moi-même entamée avec un groupe déjeunes étudiants éclairés. Le projet a failli aboutir si ce n’est la Première Guerre mondiale qui m’a surpris dans mon entreprise en plus du soulèvement de Chérif Hussein Bon Ali dont j’étais l’un des opposants par la plume et le verbe. Le soulèvement a été la cause de l’évacuation des habitants de Médine et de leur déplacement vers la Syrie et l’Anatolie.

Mon déplacement à Damas

Je faisais partie, à côté de mon père, des personnes déplacées de Médine vers la Syrie, au cours de la deuxième moitié de 1916. Je me suis installé à Damas dans des conditions déplorables. De nobles figures damascènes ont pris contact avec moi dés mon arrivée. Djamel Pacha m’a contacté également, à travers l’un de ses agents, en la personne de l’ancien guide des Chorfa, et a voulu que je me mette au service de sa politique en utilisant ma plume et mon verbe. J’ai esquivé habilement l’offre. De nombreux propriétaires d’écoles publiques arabes ont pris attache avec moi aussi et j’ai accepté d’enseigner dans leurs établissements afin de subvenir à mes besoins et à celles de mon père et de nos compagnons.  Djamel  Pacha m’a contraint d’être professeur de la langue arabe à l’établissement scolaire « Es Soltania » qui était le premier lycée de Damas. Dés que j’ai commencé à y enseigner, Djamel Pacha est parti avant que le sultan turc ne le suive, peu après. L’enseignement officiel est devenu totalement en arabe et c’est ainsi que je suis devenu professeur de littérature arabe et de l’histoire de la langue, de ses cycles et de sa philosophie   à   la   Medersa   Soltania   El   Oula. L’établissement, où j’ai exercé la fonction qui me sied naturellement le mieux, m’a bien apprécié et adopté et, en une année, une promotion en est sortie. Elle est constituée de pionniers qui exercent aujourd’hui dans le domaine de l’arabe.

Mon retour en Algérie

Lors de son entrée à Damas, l’émir Fayçal Ben Hussein a voulu que je retourne au Hijaz pour y diriger l’enseignement. Il insistait sur ce point chaque fois que nous nous rencontrions. Il était devenu un ami depuis nos rencontres et au cours d’entrevues qui se déroulaient chez son frère l’émir Ali. Je n’étais pas d’accord avec la politique suivie par son père dont le pouvoir et la gestion ne m’inspiraient guère confiance. Je ne manquais pas de lui faire cas de mes griefs, arguments à l’appui. Puis, la situation en Syrie s’est dégradée au cours de la deuxième moitié de 1919. Pressentant le sort qui attendait Fayçal et la Syrie, j’augurais cette perspective avec les différentes conséquences qui en découleraient. Des informations dignes de foi, me parvenaient d’Algérie. Elles suggéraient que le climat y est désormais propice pour entreprendre des actions utiles dans les domaines aussi bien scientifiques que politiques. Aussi, ai-je pris la décision de retourner au pays. J’étais à cette époque marié à Damas et mes parents y étaient morts.

Je retournais en Algérie au début de 1920 avec l’intention d’entreprendre une œuvre liée à l’instruction publique qui sera suivie d’une action politique. J’ai trouvé le climat plus favorable qu’en 1911, année marquée par la guerre et ses affres. Néanmoins, la société n’était pas suffisamment disposée pour entreprendre toute action concrète. Je me suis entendu avec un groupe de frères oulémas libres afin d’entamer un travail qui consistait à parfaire la préparation au sein de la société et à mobiliser les moyens à mettre en œuvre pour y parvenir. L’effort était épuisant et les résultats lents. Poursuivant la même voie, nous avons enduré dix ans de travail harassant. L’année 1930 était une année charnière. Elle a constitué une ligne de démarcation entre le passé et le présent. L’occupation célébrait son centenaire et la France, jubilante, a organisé, en l’occasion, des festivités de liesse. Le peuple algérien, arabe et musulman, a montré sa désapprobation et a vu dans certains programmes de la manifestation de l’allégresse, une offense claire, un outrage à son honneur et une insulte à son histoire. Nous avons mis à profit ce ressentiment pour éveiller sa vaillance, et affiner ses prédispositions pour passer à l’action. Les manifestations coloniales ont échoué grâce à notre travail et en raison d’autres facteurs externes. La France, désillusionnée, a perdu l’espoir placé dans les festivités. Elle a dépensé vainement des sommes colossales pour commémorer le triste événement.

La création de l’Association des Oulémas Algériens

L’Association des Ouléma Algériens a été créée en 1931. Les éléments participant à sa constitution, nous les avons sciemment voulus naturels et élémentaires afin de ne pas éveiller les soupçons susceptibles de la combattre et de lui porter un coup fatal avant même qu’elle ne se mette sur pied. Si l’Association avait été avortée dans l’œuf, nous n’aurions pas pu la ressusciter avant des dizaines d’années. Nous avons vécu une année dans la discrétion et la sobriété durant laquelle nous avons mis sur pied les règles du travail, entrepris des contacts avec les différentes couches de la société et raffermi les rapports avec elles. A peine la deuxième année s’est-elle annoncée, que des mains intrigantes commençaient à œuvrer pour nuire à l’Association mais vainement car ses principes avaient transpercé dans cet intervalle de temps court les fonds des âmes au sein de la société.

Mon œuvre au sein de l’Association

Je suis gêné lorsque j’évoque mon action au sein de l’Association. Je laisserai aux faits avérés le soin d’en témoigner. Une réalité qui sera connue par tous ceux qui s’affaireront à la chercher. Mais je reste particulièrement honorée par la confiance placée en ma personne par mes frères depuis la naissance de cette association dont j’étais l’adjoint du président, l’imam Abdelhamid Ben Badis, le père de la Renaissance de l’Algérie dans tous ses aspects. Je le secondais dans de nombreuses charges jusqu’à sa mort, le 16 avril 1940. Alors que j’étais incarcéré, mes frères, membres de l’Association, m’ont élu président de celle-ci, une fonction que j’assume à ce jour. Parmi les réalisations que j’ai initiées, après ma libération de prison où j’ai passé trois ans, il faut compter l’édification en une année et quelques mois de pas moins de soixante-dix écoles primaires libres, œuvre de l’Association qui a vu le jour grâce à mes démarches et a été accompli sous ma direction ainsi que cent cinquante écoles environ, allant de l’établissement le plus imposant au plus modeste, financés intégralement par l’argent du peuple. Ces établissements sont fréquentés par cinquante mille élèves environ, encadrés par quatre cents instituteurs, ces écoles ont été couronnées par l’édification d’un grand lycée hébergeant mille élèves internes. Avec toutes ses composantes, le lycée est une propriété du peuple algérien.

L’attitude du colonialisme à mon encontre

II n’est pas de bon ton que le moudjahid rappelle aux gens ce qu’il enduré de sévices pour la cause de Dieu mais je suis contraint d’en parler parce que ces épisodes font partie de ma vie. J’évoquerai – décemment- aux lecteurs d’«El Moussawar » quelques bribes.

Je ne parlerai pas des poursuites judiciaires, des pressions et des intimidations dont je fus victime. Il s’agit là, en effet, d’un comportement normal du colonialisme avec tous ceux qui se rebellent contre sa volonté, mais je me contenterai de relater les faits les plus marquants. Le gouvernement français a émis un mandat d’arrêt contre moi au début de la Deuxième Guerre mondiale au motif que je constituais une menace pour la sécurité publique, et, c’est ainsi, que j’ai été déporté, manu militari, le 10 avril 1940 dans un village éloigné, au sud de l’Oranie. La déportation a duré près de trois ans. A ma libération, j’ai été soumis au régime de la résidence surveillée administrative jusqu’à la fin de la guerre. Le du 08 mai 1945, jour marquant la fin du conflit, les colons ont provoquèrent des massacres. Le 27 du même mois, mon domicile fut assiégé par des militaires qui ont procédé à sa fouille avant de me conduire à la prison militaire d’Alger en pleine nuit, d’une façon brutale. Puis je fus emmené par d’autres militaires à une prison distante de huit kms. Je suis resté près de soixante-dix jours dans une geôle souterraine, isolée et exiguë d’où je ne pouvais ni voir la lumière du jour ni respirer l’oxygène et que je ne quittais qu’un quart d’heure en vingt-quatre heures, sous une surveillance draconienne. Dès que mon état de santé empira, ils me transportèrent vers une autre cellule isolée aussi mais dotée de quelques moyens. Lorsque j’ai achevé les cent jours, ils m’ont conduit de nuit, ligoté par avion, vers la prison militaire de Constantine, théâtre des effroyables événements sanglants perpétrés par les hordes des colons contre les paisibles populations autochtones. Ce transfert était un prélude à mon jugement devant un tribunal militaire sur des événements que le colonialisme avait lui-même provoqués et perpétrés. Dés que ma maladie s’aggravait, ils me placèrent   à l’infirmerie.

militaire sous une forte surveillance militaire puis dans une chambre isolée. J’ai passé à la prison militaire et à son infirmerie onze mois au total. Des dizaines de milliers de membres et de partisans de l’Association ainsi que les militants du mouvement national ont été incarcérés dans des camps et ont purgé la même peine. Le colonialisme a pris la décision de libérer tous les incarcérés au nom de l’amnistie générale au lieu de la normalisation et d’un retour aux principes du droit. Après nôtre libération de prison et des camps, et après l’ouverture des écoles qu’ils avaient fermées sous de fallacieux   prétextes   qu’ils   avaient   eux-mêmes manigancés, j’ai repris mon travail, restaurant les anciennes écoles et construisant de nouvelles jusqu’à ce que le nombre évoqué précédemment fut atteint et j’ai réussi à ressusciter la langue arabe avec un succès éclatant.

Mon voyage au Machrek

Le 07 mars 1952, j’ai quitté l’Algérie pour le Machrek pour un voyage préalablement organisé et aux objectifs clairs et définis. J’ai passé une semaine au Caire puis j’ai continué ma tournée vers le Pakistan où mon séjour a duré trois mois, durée qui m’a permis de visiter les villes pakistanaises situées entre Karachi et le Cachemire. J’ai prononcé dans ces villes soixante-dix conférences sur la religion, la sociologie, l’histoire et sur les maladies de l’Orient et les remèdes pour les guérir. J’ai quitté le Pakistan pour l’Irak dont j’ai sillonné les villes, à commencer par Bassora. Je suis arrivé jusqu’aux confins de la Turquie, à la lisière de l’Iran et aux montagnes kurdes. Partout, j’ai donné des dizaines de conférences sur la vue sociale et sur la religion. Trois mois plus tard, j’ai pris mon bâton de pèlerin pour El Hidjaz au moment du hajj (pèlerinage) qui coïncida avec l’année^ 1952. Là aussi, j’ai donné plusieurs conférences et causeries avant de retourner au Caire, le 24 octobre de la même année. A partir de l’Egypte, j’ai visité, plusieurs fois, El Hidjaz, la Syrie, la Jordanie et El Quds où, partout, j’ai prononcé des conférences.

Deux objectifs fondamentaux ont été assignés à ces voyages. Le premier objectif est ma participation aux œuvres des gens de bienfaisance dans ce Machrek, ce que je considère, au demeurant, comme un devoir qu’il faille accomplir. Le deuxième est de faire connaître l’Algérie oubliée de ses frères et d’inviter les gouvernements musulmans et arabes, en particulier, de lui prêter assistance dans sa renaissance culturelle.

Le premier objectif, je l’ai réalisé moi-même, car il dépendait de mon bon vouloir. Du second objectif, je n’en ai atteint qu’une infime partie et je m’affaire à l’accomplir dans sa totalité. La partie réalisée se traduit .par la décision de plusieurs gouvernements arabes d’admettre, à leurs charges, des missions d’élèves de l’Association des Oulémas algériens au sein de leurs établissements scolaires. Grâce à ces démarches, nous comptons aujourd’hui quinze étudiants en Irak, quinze autres au Koweït, une trentaine en Syrie et cinquante en Egypte.

J’ai ouvert au Caire un bureau au nom de l’Association pour le suivi de scolarité de ces étudiants. La mission du bureau s’étendait au fur et à mesure de l’accroissement du nombre des étudiants. J’ai reçu des gouvernements arabes des promesses, que si elles étaient tenues, permettraient au nombre d’étudiants d’atteindre les centaines. La Ligue des Etats arabes prenait en charge une partie des dépenses du bureau.

Mes enfants

Ma propre famille est toujours en Algérie. Elle compte deux garçons et deux filles. Mohamed, l’aine des garçons, exerce de petites activités commerciales qui lui permettent de subvenir aux besoins de la famille. Des contraintes, dont une grave maladie, l’ont forcé d’abandonner les études, après avoir accédé au niveau du baccalauréat. Il était, par ailleurs, obligé de prendre en charge la famille durant les années de mon incarcération. Son niveau dans les études en arabe et en français est appréciable. Le cadet, Ahmed, a étudié la médecine à l’Université d’Alger et la langue arabe à la maison. Son niveau en arabe n’est pas moindre et équivaut à celui qu’il a en langue française. Il est actuellement en cinquième année médecine à l’Université de Paris et prépare sa thèse pour l’année prochaine et s’apprête à passer à la spécialisation. Agé de vingt trois ans, il comptera, à cet âge, parmi les plus jeunes diplômés de l’université d’Alger.

Mes conditions matérielles

‘Je n’ai pas de richesse, héritée ou acquise. Ma famille vit en Algérie grâce à un salaire mensuel du fonds de l’Association, que grèvent, au demeurant, les dépenses du fils, étudiant à Paris. Quant à moi, je ne comprends pas les raisons qui ont incité le rédacteur d’Elmoussawar à vouloir me poser cette question gênante. Je ne sais comment lui répondre :

en fondant ma réponse sur la réalité ou en la basant sur les allégations des gens ? Les gens croient que je perçois un salaire du gouvernement saoudien ou d’autres gouvernements arabes. Ces assertions sont dénuées de fondement. Quant à la réalité — et que Dieu pardonne à celui qui a inclus cette question embarrassante en me forçant ainsi à lui répondre — la réalité, monsieur le journaliste, dis-je, c’est que je vis en m’endettant et j’ai une méthode pour payer mes dettes ; elle consiste à emprunter pour les payer, c’est-à-dire laver le sang par le sang, comme on dit, et je ne sais si la loi blâme pour un tel procédé ou non? Et qu’importe la loi en l’absence de réclamation ? Ma présence en Egypte est temporaire. Je suis arrivé honnête dans ce pays et je le quitterai incha Allah plus honnête encore que le jour de mon arrivée.


* – Texte rédigé par Cheikh El Bcichir El Ibrahimi en guise de réponses aux questions de Ici revue égyptienne «El Monssawar» qui l’a publié en 1955.

– Traduit de l’arabe par Nour Eddine Khendoudi.

1- Poème de mille vers consacres à la syntaxe de la langue arabe (N.d.T).

2- Du nom de l’auteur du recueil – El Moufadhel – El Moufadhaliat réunissant des poèmes classiques évoquant la vie arabe durant la période ante islamique ou celle qui lui a immédiatement succédée. (N.d.T).

 

آخر التغريدات: