L'érudit

L’érudit

L’Association des Oulémas musulmans est venue ainsi renforcer les mouvements nationaux activant sur le terrain, rétablir la vérité et lutter contre l’injustice. L’histoire retiendra à jamais ses louables actions et son apport considérable dans la formation des générations de l’Algérie contemporaine.

Figure de proue de cette association, l’imam El Ibrahimi a été. l’architecte de ses statuts et règlement intérieur, son sage philosophe et son éloquent porte-parole. C’est ainsi qu’il a été élu, à l’unanimité, vice-président, puis président, après le décès de l’imam Abdelhamid Ben Badis, le 16 avril 1940.

Les pionniers de cette association se sont partagé les missions : l’imam Ben Badis à Constantine, Cheikh Tayeb El-Okbi à Alger, Larbi Tebessi à Sig, puis à Tébessa, Cheikh Mebarek El-Mili à Laghouat. Cependant, l’imam El-Ibrahimi fut chargé de l’Oranie avec résidence à Tiemcen, une mission qu’il accomplit avec compétence et fidélité. Sa présence à Tiemcen fut pour beaucoup dans l’essor et le progrès de cette ville qui a pu, grâce à ses activités, renouer avec les sciences et les lettres, ressuscitant ainsi l’époque de Abi Abdellah Charif Tiemçani, El-Merazga, Ibn El-Imam, Tenessi, El-Ouencharissi, El-Meghili, El Meghraoui, El-Khezai Tiemçani, Ben-Zekri, Senoussi, Ibn Khaldun, Ibn-K-hemis, Ibn Abi Hedjia et El Maqarri. L’imam Abdelhamid Ben Badis avait, à juste titre, dit de lui que “c’est lui qui ressuscita Tiemcen”.

El Ibrahimi a laissé dans cette ville des vestiges •matériels et immatériels qui forcent, à leur remémoration, respect et admiration tant ils confèrent à Tiemcen la splendeur et le rayonnement dont elle peut aujourd’hui s’enorgueillir.

Au plan moral, il œuvra à propager la religion, la vraie, à promouvoir les sciences et les lettres et à favoriser la réconciliation sur la base des percepts prônés par l’Islam. Il supervisa aussi la Sème conférence de l’Association des étudiants nord-africains, tenue en septembre 1935 à Tiemcen, une conférence dont les échos ont réjoui les amis et attristé les ennemis.

Parmi ses vestiges matériaux, les écoles rayonnant de sciences et de savoir, notamment ce bijou architectural que l’Imam El-Ibrahimi baptisa “Dar El Hadith” et qu’il voulut témoin du riche patrimoine historique de Tiemcen et un rappel de ses gloires scientifiques.

Décidé à en faire l’illustration du défi à l’injustice de l’homme contre l’homme, il œuvra à ce que cette école soit plus belle et plus imposante que l’école française voisine, étrangère et intruse, baptisée au nom de l’orientaliste français Dusland.

L’ouverture de “Dar El-Hadith” a été une fête nationale à laquelle a assisté l’élite algérienne des quatre coins du pays et des frères venus du Maroc. Le colonialisme français excédé par tant d’envergure ferma l’école, exerça des pressions sur son fondateur, le traduisit en justice et lui infligea une amende.

Face à l’épreuve, l’imam El Ibrahimi fait montre du courage et de la patience du croyant à la foi immuable. Sa religion et sa vaillance lui interdirent, en effet, d’abdiquer devant ceux qui ont opprimé son peuple et spolié son pays. Il refusa de publier un communiqué de soutien à la France lors de la Deuxième Guerre mondiale en dépit de propositions alléchantes. Il fut donc emprisonné dans le village éloigné d’Aflou et ne perdit jamais patience.

Il n’a nullement été éprouvé par l’épreuve qu’il a dû subir pour sa patrie et sa religion car convaincu que c’est là le tribut que seuls les patriotes sincères et les hommes vaillants peuvent consentir. Il fut en revanche très affligé par la disparition de son frère et ami, l’Imam Abdelhamid Ben Badis, qu’il n’a pu accompagner à sa dernière demeure. Ce fut pour lui très dur à surmonter, et seuls ceux qui connaissent la relation qui liait les deux hommes pouvaient le comprendre.

A sa sortie de prison, l’Imam El-Ibrahimi eut le privilège d’être plébiscité par ses confrères pour succéder à l’Imam Ben Badis à la tête de l’Association des ulémas. En dépit de la conjoncture marquée alors par la Deuxième Guerre mondiale, l’Imam El-Ibrahimi œuvra sans relâche à l’ouverture d’écoles libres et à la construction de mosquées.

Ses efforts recueillirent reconnaissance et gratitude de même que la coordination qu’il établit avec ses frères au sein du mouvement national, et qui donna naissance au “Manifeste du peuple algérien”, destiné en 1943 aux dirigeants des Alliés débarqués, fin 1942, en Algérie et aux responsables de ce qui était appelé à l’époque “la France libre”. Cependant, la France n’était libre que pour opprimer les peuples sans défense.

En effet, sitôt la guerre terminée et dès que les Algériens sortirent pour se joindre à l’euphorie mondiale suscitée par la fin de la guerre, la France eut recours, un sinistre matin du 8 mai 1945, à une répression féroce et Sanglante faisant des milliers de victimes outre la torture et les emprisonnements.

L’i’mam El Ibrahimi fut parmi tant d’Algériens torturé; à Alger et à Constantine, ce qui lui laissa des séquelles physiques dont il continua à souffrir jusqu’à son décès.

L’imam Ben Badis a jeté les bases et les fondements de l’Association des ulémas puis l’imam El Ibrahimi érigea ses remparts et assura son vaste déploiement. Le champ des activités de l’Association s’était ainsi remarquablement élargi, ce qui lui a conféré un impact important. Ses réalisations notables et ses multiples projets sont autant de faits avérés.

L’ère d’El Ibrahimi fut marquée par l’expansion des écoles libérales à travers les villes et campagnes, alors que plusieurs branches ont été ouvertes à travers les faubourgs et quartiers. Pendant-ce temps, l’Association se dota de son siège central à Alger, outre les sections créées dans les villes françaises et au Caire. Une époque qui a vu la création de l’Institut de l’imam Ben Badis à Constantine, qui devint ainsi la branche de la plus ancienne université islamique, à savoir l’université Zeïtouna, et dont les diplômes étaient reconnus tant au Machrek qu’au Maghreb. Nombreux sont ses étudiants qui ont rejoint les rangs de la Révolution et beaucoup tombèrent en martyrs, tandis que d’autres sont des cadres au niveau des différentes administrations et institutions de l’Etat.

Par ailleurs, des délégations estudiantines furent envoyées sous l’égide de l’Association aux pays du Machrek, et la revue El-Bassayer réapparaissait pour prodiguer sagesse et éloquence aux lecteurs d’Algérie et de l’étranger.

L’imam El Ibrahimi avait compris que la stratégie du colonialisme était fondée sur l’ancrage dans l’esprit du peuple algérien de ce que l’imam El Ibrahimi appelait “la résignation à l’assujettissement”, en le déracinant de ses origines, de sa religion et de son histoire. Devant cet état de fait, El Ibrahimi s’est attelé à mobiliser les Algériens pour mettre en échec cette stratégie, sacrifiant sa vie et ce qu’il a de plus précieux à cette fin, pour voir ses efforts couronner, par la grâce de Dieu.

Au vu de ses talents multiples, ses actions ne pouvaient qu’être diverses et diversifiées et dans lesquelles il se distingua remarquablement, à tel point que l’on serait tenté de lui attribuer la perfection dans chaque domaine, action ou thème qu’il aborda.

C’était un éminent érudit, un éducateur chevronné, un pionnier de la réforme sociale, un leader digne, voire un éminentissime poète et homme de lettres aux œuvres prolixes. C’est grâce à ses talents variés, ses réalisations distinguées,  ses qualités intrinsèques,  sa  volonté inébranlable, et sa gestion rigoureuse qu’El-Ibrahimi a pu faire face à ce plan colonial ignoble, ourdi par des stratèges avérés, mais c’était sans compter avec la loyauté de ce moudjahid qui, armé de patience et de sincérité, s’est dressé comme un rempart face à la puissance coloniale.

L’imam El Ibrahimi s’est intéressé à toutes les questions nationales religieuses, éducatives, sociales ou économiques, dont je me contenterai de citer brièvement quelques-unes, laissant aux honorables savants et professeurs le soin de les évoquer plus profondément.

Dans le domaine de la religion, il s’intéressa à l’essentiel et au fond, en s’attelant à la consolidation de la foi et à la lutte contre les dérives et l’hérésie.

Il fustigea le gaspillage que représente le sacrifice du mouton accompli durant le pèlerinage à Mena au lieu de destiner cette viande aux musulmans nécessiteux à travers les différentes régions de la nation. C’est le cas aujourd’hui puisque la viande est collectée puis distribuée à ceux qui en ont besoin.

Il n’a eu de cesse d’appeler les imams à donner l’exemple à leurs peuples : il les exhorta à prôner le bien en étant les premiers à la présider par les actes et à s’éloigner du mal en étant les premiers à le bannir.

Il milita, par la plume et la parole, pour la restitution des biens wakfs des musulmans afin de servir à la réalisation de leur renaissance.

Dans le domaine éducatif, il réhabilita la place du savoir en Islam en affirmant que c’est un devoir dont le reniement est un péché et non un droit auquel l’on peut renoncer. Il fit obligation aux parents d’instruire les filles autant que les garçons pour être des épouses exemplaires et des mères accomplissant leurs devoirs en connaissance de cause. C’est ainsi qu’il leur ouvrit les portes des écoles alors que certains ulémas estiment encore aujourd’hui que l’enseignement des filles n’a aucun intérêt. Il adressa, à ce propos, un poème composé en “rajaz” à certains ulémas au Machreq, les appelant à favoriser l’enseignement des filles et dans lequel il dit en substance

Ayez à l’esprit que Haoua est une sœur

Son emprisonnement est une injustice

Lui interdire le savoir et la connaissance

N’est consacré dans aucun texte, ni édit

Par ailleurs, la défense de la langue arabe a été pour l’Imam El Ibrahimi une question cruciale à laquelle il consacra son énergie et son temps.

Au plan social, il prôna l’étude du peuple comme la lecture d’un livre pour comprendre sa psychologie et pouvoir ainsi mieux l’orienter vers le bien et le hisser vers l’idéal.   L’imam   El-Ibrahimi   avait  une   parfaite connaissance de son peuple. En effet, il n’est jamais intervenu entre deux antagonistes sans réussir à les concilier ou se saisir d’une affaire sans pouvoir la régler. Il convient de souligner en outre l’intérêt qu’il accorda à la jeunesse en œuvrant à en faire l’espoir de son peuple. Il s’intéressa beaucoup aux questions du mariage et du divorce et combattit ceux qui font du mariage un fonds de commerce et ceux qui, ne mesurant pas la portée des paroles de la répudiation, en usent et en abusent. Il estima que l’analphabétisme était le pire des maux et fît de son combat une sorte de Djihad.

Au plan économique, il prôna la revalorisation de la notion du travail et encouragea les riches Algériens à créer des sociétés pour faire face aux monopoles étrangers. Il réussit en 1943 à amener certains à créer la société “Amal” (espoirs) qui fut une expérience pionnière.

Il mit en garde contre le gaspillage et appela à l’exploitation des fonds pour des actions fructueuses et bénéfiques.

En politique, El-Ibrahimi était un fin tacticien qui savait s’adapter aux circonstances sans jamais perdre de vue les objectifs stratégiques. Tout en prenant part à la Conférence islamique de 1936, à la rédaction du Manifeste algérien en 1943 et en impliquant, en 1951, l’Association dans le Front algérien pour la défense et le respect de la liberté – autant d.’organisations revendiquant les droits matériels et moraux des Algériens, il n’était nullement leurré par les vœux fallacieux, ou abusé par des promesses de Gascon.

Aussi affirme-t-il en 1936 que “les droits pris par la force ne sauraient être recouvrés que par la force” mais cette entreprise nécessitait une préparation matérielle et psychologique, car “impossible est la libération d’un corps dont l’esprit est servile”, disait-il.

Il œuvra ainsi à l’unification” du peuple algérien, au resserrement de ses rangs et au rapprochement des courants nationaux en mettant en garde contre la primauté des intérêts partisans sur la cause nationale. Il s’attela à l’internationalisation de la cause algérienne en se rendant en 1951 à Paris où il prit attache avec les délégations des Etats arabes et musulmans pour leur demander de soumettre la cause algérienne à l’Assemblée générale de l’ONU qui se tenait à Paris fin 1951, avec la participation des ministres égyptien et syrien des Affaires étrangères, MM. Mohamed Salah Eddine Bâcha et Farès El Khoury, dont la renommée était établie sur la scène politique et dans les forums internationaux.

Notre Cheikh, que Dieu ait son âme, a prononcé devant ces délégations un discours des plus audacieux et des plus optimistes, annonçant à l’occupant et au peuple algérien la fin de l’ère de la parole et l’avènement de celle des armes. Il a exhorté également la Ligue des Etats arabes à aider les Algériens à libérer leur pays, conformément à la Charte de la Ligue, qui prévoit des actions en faveur de la libération des pays arabes. Le 1er Novembre 1954 a été le jour tant attendu où les jeunes, mus par leur foi en leur droit au recouvrement de leur liberté, ont pris les armes pour reconquérir leur patrie, puisant leur courage dans leurs sources nationalistes ancestrales prônant l’indépendance de l’Algérie et préférant le Martyr à une vie de servitude et à la poursuite de l’action politique vaine et stérile.

Les malheurs de l’Algérie n’ont pas détourné l’imam El Ibrahimi des problèmes des peuples arabes et musulmans puisqu’il a soutenu toutes leurs causes, du Maghreb au Machreq. Toutefois, il accorda le plus d’intérêt à la question palestinienne, au vu de sa particularité, en mettant en place un comité de soutien à la Palestine et en proposant sa bibliothèque à la vente pour faire don de ses rentrées.

Il fut, en outre, l’auteur de nombreux articles remarquables sur cette question au point de faire dire au Dr Faïz Es Sayegh. de l’université américaine à Beyrouth, que “ses écrits n’ont jamais eu d’égaux depuis que les plumes ont commencé à traiter de la question palestinienne”.

L’imam El Ibrahimi avait une autre qualité qui ne saurait vous échapper, en l’occurrence l’éloquence et la rhétorique. Il avait, en effet, une parfaite maîtrise de la langue arabe et une vaste connaissance de tous ses arcanes, ce qui lui a valu la reconnaissance de ses sommités qui lui ont octroyé une place méritoire au sein des académies de la langue arabe du Caire et de Damas.

Il est naturel que l’homme soit touché par la poésie, car elle transporte par sa musicalité, mais il est rare qu’il le soit par la prose d’autant que celle-ci est moins lotie dans l’art de l’éloquence. Rares sont les écrivains qui ont cette faculté. Notre imam El Ibrahimi en était, lui, pourvu. Aussi avait-il écrit en s’adressant à la patrie

“Paix à toi, le jour où, fier et altier, tu étais à la rencontre d’Okba et ses compagnons. Paix à toi le jour où, triste mais déterminé à la revanche, tu dus abdiquer face à Bugeaud et sa légion. Et Paix à toi le jour où, libre, tu seras fier et altier”.

Une telle rencontre ou même plusieurs ne sauraient suffire pour cerner tous les aspects de l’homme dans les domaines des sciences et des lettres, de l’éloquence et de la rhétorique, de la prédiction et de l’orientation, de la pensée et de la politique ainsi qu’en matière de lutte acharnée pour la dignité et la fierté.

L’Algérie a donné naissance à une génération exceptionnelle de réformateurs dont El Ibrahimi. Des hommes qui ont formé à leur tour une génération de militants dont nombreux ont rejoint Dieu en martyrs lors de la glorieuse Révolution de libération.

Notre jeunesse a grand besoin de prendre exemple sur ces aïeux aussi bien dans les questions de la religion que ceux de la vie. Ils avaient une bonne connaissance de leur religion qu’ils pratiquaient sans abus ni surenchère, loin des fetwas décrétées à tort et à travers. Une situation qui a amené beaucoup à dévier du droit chemin à telle enseigne que, victimes de ces excès, sont allés jusqu’à déclarer apostats gouvernant et gouverné et autoriser l’effusion du sang des musulmans et des non- musulmans pour des motifs sans fondement ni justificatifs dans la religion elle-même.

Nous avons tant besoin d’un tel éveil, un éveil fondé sur une lecture innovée du patrimoine, de la pensée et de la jurispruden’ce de nos réformateurs tels Ben Badis, El-Ibrahimi, Tébessi, El-Okbi, El-Zahiri, Atfich et tant d’autres. Un éveil qui nous permettrait de nous tracer à nous-mêmes la voie de la rectitude et donner l’élan de la renaissance escomptée dans le cadre d’une réconciliation nationale globale.

Une réconciliation qui rétablit la quiétude de l’esprit, restaure la stabilité et la sécurité, favorise la relance économique et le progrès social et habilite la nation à un partenariat global avec d’autres nations. Un partenariat d’égal à égal dans le cadre du respect, de la coopération et du dialogue civilisationnel fructueux et sérieux qui fait ressortir le vrai visage de l’islam. Un islam qui honore l’homme, préserve sa dignité, le libère de l’emprise de ses instincts et le prépare à l’édification des grandes civilisations humaines dans un esprit de modération et de pondération.

Alors que nous commémorons le 40ème anniversaire de la disparition de l’un des érudits de l’Algérie, nous ne pouvons que nous recueillir à la mémoire des victimes de ce même jour de l’année 2003 dues au séisme de Boumerdes, tout en priant Dieu, Tout- Puissant, de les accueillir en Son Vaste Paradis et d’assister les leurs.

Permettez-moi de conclure par le rappel du préambule de la deuxième série du journal El Bassayer en date du 25 juillet 1947, écrit par l’imam El-Ibrahimi, disant en substance : “Ô Dieu, toi le protecteur des faibles, apporte-nous ton aide, guide nos pas vers le droit chemin, préserve-nous de la fitna, arme-nous de courage et éclaire-nous de ta sagesse”.


* Discours du président de la République, livré par Monsieur Abdeikader Bensalah, président du Conseil de la Nation lors du premier colloque international sur “Cheikh El-Bachir El Ibrahimi “, organisé à Alger le 22 mai 2005.


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